Actions de chemins // Saint-Étienne

img_2217« Qui passe donc si tard à travers la vallée ? »

Henri de Latouche, Le Roi des autres

            En fin de semaine dernière, je suis parti à bicyclette sur les sentiers de Lyon à Saint-Étienne, en faisant par la même une boucle entre les monts du Lyonnais et les cols enneigés du parc naturel régional du Pilât. Je me suis pris au propre jeu de mon exploration, entre crépuscules et avant-goût de l’été ; parti pour rouler jusqu’à Saint-Étienne et visiter la ville avant de rentrer, je me suis surpris à avoir passé un week-end dans l’aube et la pluie.

            Lorsque je pars de Lyon, vendredi soir, il fait incroyablement doux. Au large du port Rambaud il y a encore de la lumière. 13 degrés, je fais tomber la veste. Je prends cap vers les monts du lyonnais et passe par Brignais. Le crépuscule du soir descend à mesure que je rentre dans l’intimité des monts. Sur ma bécane, des pneus de bon volume à crampons. J’ai prévu aujourd’hui de reprendre le tracé de la Sainté-Lyon en sens inverse. C’est une course à pied de 72 kilomètres, qui se fait sur des trails parfois escarpés et je risque donc de devoir parfois porter mon vélo. J’ai un peu peur de cette idée légèrement irrationnelle de me jeter dans un parcours hors-piste avec, au mieux, un cyclocross qui est bien loin du vtt tout suspendu et qui de plus est chargé. Mais puisque certains le font à pied… Avant de partir, j’avais fait une reconnaissance virtuelle de la course sur internet. Il semblerait que ça passe.img_2220

          Les cavalcade était bonne de la ville aux sentiers. En chemin, les routes déversèrent leurs voitures, la bicyclette et moi, nous n’avalâmes que de l’eau. Et nous eûmes à suivre une longue rue, où le soleil tombait d’aplomb, sans un filet d’ombre froide. Le repos m’attendait derrières les montagnes ; la force des jambes me poussait entre elles dans des petites frayées entre les bois. La piste semblait me demander furieusement si c’était pour me moquer d’elle que je prenais du retard.

Mais quoi ? N’a-t-on pas envie de prendre son temps en ta compagnie ? 

 

          Dix kilomètres en hors piste n’ont rien à voir avec dix kilomètres sur route !  Toute à l’heure est tombée une petite pluie. La boue colle par paquet vers Saint-Martin. Mon vélo ne bourre pas, j’écarte juste des rails de terre en passant. Les camps d’ombres ce vendredi soir s’élargissent. Je ne veux pas me perdre, j’essaie de m’orienter sur ces sentiers. Saint-Étienne est quelque par là-bas, en bas et devant. Je remets la carte à sa place et porte mon regard sur les dernières lueurs le long de la crête lointaine. Il y a de la neige dans le Pilât que je vois au loin. Les monts du lyonnais, eux, en sont presque épargnés. Épargnés de neige ? N’êtes vous pas jaloux ? Nous sommes en février, il fait étrangement chaud et les conditions pour rouler sont idéales. Je passerai une dizaine d’heures de selle ce weekend, seul. Aussi, je parlerai très souvent aux vallées de vents tissés.

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          Passé la deuxième heure de selle, je me surprends dans une erreur de mémoire. Alors que je m’emportais sur Le chant des partisans avec un tempo hasardeux (ceux qui m’ont déjà entendu chanter comprendrons) j’ai machinalement remplacé « l’ennemi connaitra le prix du sang et des larmes » par « l’ennemi connaitra le prix du chant et des armes ». Dans le fracas de mon paquetage, secoué par la descente, j’en rigole. Oui, ennemi inconnu, il y a de quoi te méfier de mon chant. Depuis l’autre bout de la vallée même ! Partisan ! Soigne tes oreilles, j’arrive. Il faudra des longues secondes à l’écho des routes pour que mon rire se calme. Rouler de longues heures totalement seul c’est la garantie de prendre beaucoup de plaisir, mais aussi de ne compter que sur les ressources du monde environnant pour se divertir. Pile ce que je recherchais.

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           Vingt minutes plus tard, je chantonne cette fois À bicyclette de Yves Montand. Bien heureux celui qui n’aura jamais à entendre ça. C’est une sorte de trille incertain entre des graves et des airs supposés que coupent les entrechocs de mon vélo contre les pierreries. Vaste moment de solitude : je ne connais que les paroles. Les airs chaque fois s’évanouissent dans ma mémoire. Je suis un gigantesque voleur de paroles et assassin des airs. Je laisse place à des intonations approximatives. La chanson, pas rancunière, me divertit pourtant.

 

          Une pause vint à grandes enjambées, l’air heureuse, la face rougeaude de joie, précédée par une aventure hors piste d’une dizaine de kilomètres. Je dépêchai mon repas, grignotant du pain d’épice et des lapées d’eau glaçantes. Autour les montagnes me parcoururent de regards obliques, que j’estimai très embarrassés, ne sachant pas quand il m’aurait fallu m’agenouiller, me lever, ou m’asseoir. J’attendai leurs gestes. Le ciel était magnifique. Des gros nuages épais bordaient les rayons du soleil dans leurs mollesses cotonneuses. Dans la proximité des montagnes, se couchait le soleil rose. Partout respirait la terre mouillée. Il devait être dix huit heures passées. Le banc de pierre, pour être convenable, se tenait ici face au massif et appuyait le pèlerin. Un jour peut-être qu’une voiture voudrait emprunter cet autre chemin et ferai voler ses pierres en éclat. Il profitait de son décompte graniteux sous le vent et la pluie, respirait d’un côté l’air des échappements, de l’autre l’immensité de ce petit monde. Ses pierres empilées inégalement semblaient liées par de la boue. Cependant, le repas avait sonné sa fin, la dernière bouchée était faite. La route s’emplissait d’un piétinement de pénombre, s’évidait du vacarme de ses derniers usagers. On devait préparer le soir comme une fête, chez soi, au chaud, car on voyait la lumière défenestrée pour retrouver sa liberté. Dans les replis du terrain, un troupeau rejoignait l’abri. Je suivrai plus tard leurs mouvements grégaires une fois que je me serai amusé suffisamment dans ces pistes… s’il est possible de s’en lasser.

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        Petit à petit je me rapproche de l’industrialisation périurbaine de Saint-Étienne. Les enclos et le matériel agricole au bord de ma voie sont remplacés par des habitations, puis des cafés-PMU où les habitants boivent dans les intérieurs illuminés. Je passe dans les petites rues. Il y a des grandes baies vitrées, parfois de comptoirs visibles ou des stores repliés. C’est presque la France de Depardon, une identité authentique, isolée, et pourtant si proche de tout.  J’ai définitivement quitté les sentiers du chemin de Grande Randonnée balisé n°7. Quelques heures de délice aussi bien dans les montées que dans les rocailles de la descente. Ma trajectoire s’y est montrée imparfaite dès lors que les cailloux devenaient des pierres. La Sainté-Lyon doit être une magnifique course, je n’ose pas l’imaginer à pied avec mon piètre niveau de coureur. C’est long, toutes ces montées et descentes qui se succèdent. C’est long, ces plateaux boueux qui relient deux monticules de terre. Toutes ces pistes l’hiver… Les faire en bicyclette m’a donné une vue d’ensemble du parcours et m’a rempli d’hommages que j’aimerai adresser aux coureurs. 72 kilomètres de sentiers parfois très cassants sont pour moi une première, qui me forme et adapte ma technique aux prochains voyages que je ferai sur les chemins avec la même configuration. Je prévois de faire très prochainement la traversée du Massif Central sur les pas de Stevenson et un parcours de voies démilitarisées entre Turin et Nice. J’aborde la ville plein de joies, enivré de paysages vastes, succédés chaque fois par une ligne d’horizon sinusoïdale.

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       Arrivé chez une amie, je laisse mon vélo maculé de boue dans l’atelier de peinture et file pour un repas délicieux puis des discussions autour de la bibliothèque. Tisane et Rideau. Je me couche pour une courte nuit en m’endormant fourbu. Au réveil, je flâne en sécurité de rues en rues de Saint-Étienne, découvrant cathédrale et carrousel. C’est devenu une habitude depuis le Born To Ride 2016 d’étudier les clochers avant de me perdre dans les villes inconnues.  Saint-Étienne m’apparaît très joliment dans son ordinaire ensoleillé. Ça et là des friches sont décorées par des intuitions artistiques : les bâtiments et les rues alternent plusieurs mondes, d’une industrie délaissée jusqu’à des hauts hôtels particuliers bourgeois. Sur l’un deux, une fresque avec des mineurs dans un style très Internationale Ouvrière.

     Je quitte Saint-Étienne après des victuailles et reprends la route à travers le Pilât. J’ai prévu de traverser le parc naturel depuis Saint-Étienne jusqu’à Pélussin, en passant par le col de l’œillon dont l’observation de loin hier m’avait montré ses hauteurs enneigées. Je suis les boucles proposées par l’office du tourisme du parc, téléchargées en ligne. Je connais le parc, pour y avoir parfois roulé à rythme plaisant, mais je décide d’emprunter les randonnées sélectionnées pour pouvoir en découvrir plus et sans craindre le choix des routes.

      Statut des cols : enneigés.

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      Peut-être est-ce la meilleure saison pour explorer le Pilât. Le parc, à cette heure, est brun et blanc, un grand manteau de gel s’enfuit sur les squelettes de branches. L’itinéraire prévu par l’Office du Tourisme est agréable et sinueux. C’est grisant ! Je prends un café serré après Pélussin puis repars promptement.

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       Je décide à nouveau de passer par les sentiers à mi ascension. La neige y est molle, les voies vidées de circulation. Les bosquets sentent le froid collant mêlé aux odeurs d’épines. Je crains, sans doute à tort, qu’il n’y ai des plaques de verglas sur la route. Je remonte alors cap Nord-Ouest et récupère la trace des sentiers du GR7, puis les file jusqu’au mont du Lyonnais en passant au large de Saint-Chamond pour éviter le retour à Lyon par la vallée du Rhône. Surtout, j’ai envie de profiter de ces routes étroites et inégales pour m’isoler, pour m’enrichir de techniques face aux silex épars. J’y parviens quand les ailes des oiseaux se lèvent autour de moi. Je fais beaucoup de bruit avec les sacoches qui vibrent. Au hasard d’un plateau plein d’herbes hautes, je croise des cyclistes en vtt qui descendent vers moi. Ils s’arrêtent à mon niveau, posent leurs machines sur le repli du talus, et m’invitent. Nous partageons une petite bouteille de coca que le plus grand des deux hommes attrape dans son dos comme d’un tour de magie. Nous sommes forts gais et cette perspective nous suffit à faire la conversation ex abrupto.

—Tu pars où avec ça ? – Le plus petit des deux hommes, presque roux, désigne ma bicyclette aux sacoches crottées de terre. Elle dénote à côté de leurs deux beaux tout-terrains.

— Je retourne à Lyon.

— Ça doit secouer. Tu viens d’où ? – le deuxième homme s’adresse à moi en fixant ma bécane.

— De Saint-Étienne. J’ai fait une boucle avec des petits tronçons de route. C’est carrément beau par ici, je ne regrette rien.

— T’entends ça Yann ? Toi qui te plaint de ta suspension arrière… – s’exclame le rouquin. Son copain le reprend, se justifie.

— C’est parce qu’il y a des paquets de neige là-haut. On a manqué de peu la barrière. Serre à gauche en grimpant…

Je souris… Et le rassure. Je n’aurai rien contre une suspension arrière non plus. Même sans, le paysage vaut quand même le détour.

       Nous alignons consciencieusement chacun nos bidons vides sur un arbre couché, car de toute évidence nous sommes trois copains dans une affaire qui ne porte pas à rigoler.  Le sirop marron est réparti en tiers. Je commençais justement à sentir mes bras réveillés par les irrégularités de la piste, entrecoupée de racines et de caillasses, de neige et de crevasses terreuses. Cette pause me soulage. L’un d’entre nous boit goulument la fin de son bidon puis nous partageons rieurs la boisson fraiche à cette altitude. Nous sommes samedi en tout début d’après-midi, les cyclistes rentrent chez eux après une ronde. J’ai le temps moi, tout mon plaisir est dans le temps que je perds ici, sur les sentiers en apparence déserts. Je reprends la route en les remerciant pour les gorgées sucrées. Je ne m’attendais pas à rencontrer des gaillards avec qui partager un instant improvisé sur une terrasse de fortune. Au loin, ils m’avaient annoncé de la neige que je n’avais pas vue hier, passant plus au nord. En effet, j’arrive dans des sentiers totalement blanchis par un épais manteau froid. Il fait pourtant plusieurs degrés, la neige résiste à l’échange thermique au sol. Dans l’avancée, j’ai l’impression de naviguer plus que je ne conduis. Les pneus crissent sur la neige. Ils sont trop gonflés je crois. C’est le problème lorsqu’on mêle la route au sentier, il faut faire des compromis. Un plus gros volume d’air m’aiderait ici, mais qu’importe, je m’amuse et amortit en me levant sur les pédales. Mine de rien, ça file quand même vite et en quelques petits sauts, je suis bientôt arrivé sur la route. La terre est redevenue aussi brune que les branches des arbres. Je tombe sur un enclos dans lequel un âne trottine. Il longe la barrière de fil de fer et me regarde depuis le portillon. Il me rappelle Modestine, l’ânesse de Stevenson que j’ai rencontrée dans Voyages avec un âne dans les Cévennes.  Modestine ? Est-ce toi ? Je devais te retrouver dans quelques temps… Je m’arrête pour caresser l’animal à l’œil vif. Il passe sa journée et sa nuit ici, chambre avec vue sur les buttes du Stéphanois. Le ciel est doux, d’un bleu d’hiver, plus pâle et moins éclatant que  ceux de l’été. Avec amusement sans doute, les propriétaires de l’âne ont découpé une ouverture dans la tôle de son abri qui donne sur la vallée. Peut-être y’a-t-il là une explication pratique, mais on dirait qu’il a sa fenêtre au dessus de la mangeoire. Je lui parle une dernière fois, puis il retourne vers la mare de son enclos dans laquelle, à mon grand étonnement, il se mouille sans hésiter. Au cœur de la mare l’animal patauge dans de l’eau jusqu’au garrot, et ressort de l’autre côté.  Il doit apprécier ses heures ici, malgré les barrières. Ses poils gorgés d’eau lui donnent l’allure d’un poney recouvert d’algues brunes.

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Il n’y aura plus de sentiers pour ce weekend.

        Je roule à nouveau jusqu’à Sainte-Catherine et Mornant, revenant presque sur mes traces de la veille. La nuit commence à se faire concrète, je termine les descentes asphaltées jusqu’à Lyon.

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         Le lendemain matin, on me demande ma trace pour pouvoir refaire mon parcours. Je me connecte sur l’interface du GPS. À ma grande surprise, j’ai roulé 209 kilomètres en 10 heures. Je n’avais même pas pensé à regarder le kilométrage. C’était un weekend de l’aube et la pluie. C’était une évasion en terre du sourire, dans les petits chemins le long des murets que la lumière pénètre. Je suis conforté, avec quelques ajustements, dans l’idée d’aller rouler à nouveau sur les chemins de Grande Randonnée. On est bien quand on pédale librement, sans pollution, sans chronomètre, en chantonnant et tournant où bon nous semble.

Bonnes routes et à la semaine prochaine,

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