“Le chamois des traboules” dans les Alpes

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     En fin de semaine, j’ai quitté Lyon avec ma bicyclette et les pièces d’une seconde monture sur le dos. L’objectif: aller traverser la Suisse non loin de là, me nourrir de quelques cols, et confier un cadre de vélo à mon ami peintre. Je m’y rends aussi pour des objectifs littéraires: prendre un peu de recul sur une période de concours et de sollicitations, ainsi que visiter les lieux de vie de Borgès, de Rousseau et de Voltaire qui y ont vécu.

      Je suis arrivé en Suisse dans la matinée, après avoir quitté Lyon avec mon chargement. Il faisait alors une chaleur de peaux nues, un temps sans vent et sans ombre dans les plaines. Avec étonnement, les kilomètres défilèrent simplement et sans douleur. J’allais rejoindre Guillaume chez lui, en périphérie calme de Genève, et promener à ses côtés mes roues afin d’en apprendre un peu plus sur ses routes alpines. Nous arrivâmes chez lui dans le courant de l’après midi avec ma bécane et mon attirail. J’y ai tout rangé, nous avons fais quelques courses, puis nous sommes repartis sur la route.

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           Il me conduisit en fin de journée en haut de la Pointe de Marcelly, non loin du Lac du Roy. Je n’avais pas emporté d’appareil photo argentique “sérieux”, comme j’aime le faire à mon habitude dans ces voyages époustouflants. En réalité, je ne dispose que d’un appareil photo jetable à pellicule, acheté dans un supermarché du Pas-de-Calais, et de ma caméra dans son caisson étanche. La vue fut superbe et mon camarade se hissa avec beaucoup d’aisance. Dans les sentiers escarpés, il me surnomme “le Chamois des Traboules” tandis que nous rions. Quelques instants plus tard, je glisse et patauge dans un mélange de neige et de boue. Ce nom me colle définitivement à la peau. Nous nous hâtons car nous sommes en altitude et le soleil radieux se couche promptement.

IMG_2791IMG_2778        Sur la ligne de crête enneigée se dessine le vide, des deux côtés, entre les mottes de terres meubles et les neiges qui se dérobent sous nos foulées. N’ayant pas d’autre équipement sur moi qu’une paire de basket et un paquet de biscuit, nous nous arrêterons une vingtaine de mètres au deçà de la table d’observation de Praz-de-Lys. Pour grimper plus haut, il nous est nécessaire de disposer de matériel d’alpinisme (harnais, crampons, casques, etc.) Nous n’avons rien d’autre qu’une tenue de marche et depuis quelques minutes, notre passage ressemble plus à de l’escalade qu’à du trail. En contrebas, la frète de Penailles semble minuscule. Dans une portion technique, Guillaume me montre une plaque. C’est celle d’un alpiniste mort en ouvrant la voie. Nous sommes en tee-shirt à près de 2000m d’altitude, il est autour de 19 heures. Nous nous arrêtons ici. Nous croquons avec délice dans nos biscuits en regardant devant nous le vide du Chablais.

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       Au dessus des pierres nous écoutons la mer de sapin, qui porte son nom dans le coeur du montagnard dans le bruit des vagues. Le vent, lorsqu’il souffle dans les cimes, les fait onduler comme des ondes d’eaux, et les voiles de leurs ramures se frottent tandis que les vallées respirent comme d’un souffle continu. En cette fin de journée, derrière nous, le lac reprend glace pour la nuit. Au loin, nous distinguons le filet d’eau de Genève, comme l’évent d’une baleine qui vivrait entre les montagnes.

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      Guillaume, qui m’accueille ce soir en faisant dorer la viande dans le feu, souhaitait me recevoir dans cet extérieur qui lui est cher aussitôt après mon arrivée. Je me sens en effet mieux ici que dans la grande helvétique où le silence et l’air me faisaient défaut. Nous admirons immobiles la multitude de sommets devant nous car demain, nous reprendrons la route.

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       Le lendemain au réveil, il y a de la pluie partout comme une explosion d’un ballon de baudruche qui ne cesse jamais. Hier à la même heure, je partais de Lyon sous une chaleur d’asphalte.

      Nous prenons la route en direction de Lausanne afin d’y partager un repas. Très vite, l’eau que la baleine imaginaire expulsait hier nous retombe sur la tête. La pluie varie, mais ne cesse pas. À Thonon-Les-Bains, nous nous arrêtâmes pour manger. Pas loin d’ici, il y a le château de Ripaille. C’est un ancien manoir dont le nom mérite que nous établissions un banquet dans son ombre. Nous trouverons un restaurant italien que mon ami apprécie. L’assiette s’intègre copieusement, le décor fait de bois chaud nous réconforte. Nous parlons de pizzas, d’Italie et de voyages. Guillaume, comme moi, est déçu de n’avoir pu partir en Italie comme nous l’avions prévu ensemble sur les traces de Giono. Mais ce voyage nous n’avons pu lui laisser place, moi à cause de mes examens et lui à cause d’une blessure.

      Sur ces réserves nous franchissons heureux les cols quelques heures plus tard, passant Morzine avec quelques dérivations. Puis Les Gets. Puis nous plongeons dans la vallée du Roc d’Enfer. La pluie toujours…  Elle est mince maintenant. Ce n’est plus l’arrosoir continu, seulement le filet haute-pression comme un crachin nordique. L’eau tombe filandreuse et verticale, un sautoir de perles qui craque depuis le ciel jusqu’à rebondir sur nos épaules. Long chemin qu’est celui d’une goutte d’eau.

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     Ce déluge, nous ne le craignions pas. Il n’était pas le bienvenu, bien sûr, mais n’ayant aucune influence sur la météo nous l’accueillions. Elle se fait compagne de notre rêve de montagnes, au fil des heures, jouant et se faufilant dans tous les sens comme pour nous rappeler que nous sommes des fourmis dans ces vallées. L’eau goutte contre les tempes, le long des ruisseaux, entre les rayons de nos roues. Elle est une enfant qui danse maladroitement dans le vent tandis que nous circulons minuscules dans ces Alpes.

IMG_2825     Il est autour de seize heures du deuxième jour lorsque je ne peux plus rester sur le vélo, gelé par l’eau et l’altitude. Depuis Morzine, mes vêtements sont imbibés et il gèle. Je suis en short et en k-way, rien ne me réchauffe: ni la doudoune, ni la laine mérinos, rien. Je suis en hypothermie comme mon ami lorsque nous rentrons dans un café autour des Gets. Devant nous s’annoncent encore de nombreux kilomètres que nous tenons à apprécier, mais que le froid en ces hauteurs ne laisse augurer favorablement. Et pourtant, Guillaume, le visage raviné par la pluie, souris largement. Derrière lui il y a un écriteau sur l’ardoise ” Il y a plus de philosophie dans une bouteille de vin que dans tous les livres”. J’en souris. Quelle serait la réaction de Rabelais ? Peut-être est-ce dépendant de la bouteille comme du livre…

      Guillaume a parcouru le monde. À pied comme en selle, de Saint-Jacques de Compostelle au Cap Nord, je me tiens frigorifié et trempé à l’os devant mon deuxième chocolat chaud tandis qu’il me raconte ses errances comme des contes. Lorsque nous buvons nos laits chauds, les doigts nous brulent jusqu’à ce que nous reposions sous la contrainte les tasses.  Au dehors, sous l’auvent, nos vélos et leurs sacoches maculées de crasses reposent dégoulinants. Depuis ce matin il ont ramassé toutes les morsures végétales, les traces de cambouis, les morceaux de routes comme des aimants à débris qui semblent avoir été retirés d’un limon du Rhône. Après quelques gorgées intolérables de chaleur, nous réglons et nous retirons en laissant derrière nous une flaque d’eau, comme si nous avions accouché de la route.

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      C’est donc la fleur au fusil que nous reprenons la route malgré la pluie et les heures de selles. Nous rêvons d’un lit chaud mais c’est ce choix d’éprouver les montagnes jusque dans nos peaux moites qui nous tient souriants. Les descentes, les tunnels, les relances se succédèrent alors.

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       Le soir, nous nous réfugions devant le poêle. J’en conclus que je ne connaissais rien de cette Suisse et de ces Alpes. Annecy était pourtant mon premier départ du Tour de France littéraire au coeur de ce projet il y a trois ans. À l’époque, je prévoyais tout: des horaires d’ouvertures des maisons d’écrivains aux citation exactes des passages. Aujourd’hui, je vais me coucher alors que je ne me suis pas même accordé à choisir la méthode de mon retour le lendemain. En fait, je crois que faute de pouvoir aller en Italie, j’ai ressenti l’urgence de la montagne et de la route tandisque je cuisais comme de la viande dans Lyon. Après ces kilomètres, je n’en suis pas déçu et je crois même que je souhaite au petit matin reprendre la route. Je m’endors au chaud pour ce soir.

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     Au réveil, à nouveau, le déluge dans la vallée. Je reçois un message “Tu as mal choisi ta semaine on dirait… Bonne route.” Je relis ce “Bonne route”. Il pleut, il fait nuit car même le soleil ne semble pas vouloir sortir de son écrin. “Bonne route”. Ça doit vouloir dire qu’il faut que je prenne la route. Je souhaitais passer visiter la maison des Charmettes dans laquelle Rousseau logeait à Chambéry. Il n’en est plus rien à six heures du matin. Je me rendors tandis que des gens normaux de cette habitation vont prendre un train.
Un peu plus tard.  Un peu séchées, j’enfile mes affaires autour de 7 heures tandis que nous finissons le petit-déjeuner. Je confie mon cadre de vélo à Guillaume pour sa peinture. Ce sera l’ossature de mon prochain montage de pignon fixe longue-distance. Je quitterai Annemasse avant de capituler deux heures plus loin, après le Bugey. Au petit matin, j’y fais le choix du confort en passant devant une gare où je saute dans un train pour Lyon.

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    Les degrés qui s’étaient envolés dans les airs mystérieusement pendant que nous grimpions n’étaient alors toujours pas revenus contre mon petit short de lycra. Mes chaussettes blanches, qui étaient redevenues blanches dans la nuit en quittant leur pellicule de boue et de sang, sont à nouveau grises et rouges car ma plaie au genou s’est ouverte à nouveau. Il pleut, j’ai pas grand chose à manger et je n’ai rien souhaité acheter au Migros suisse (oui, les supermarchés en Suisse s’appellent mi-gros). Je rigole un bon coup en regardant la tête de l’homme d’affaire qui me voit monter dans le train dans un tel accoutrement alors qu’il replie soigneusement son parapluie, attrape une tenue sèche dans ma sacoche, et m’endors.

En bref, j’aurai eu le luxe de me prendre 3 jours de roulage dans les routes alpines, plusieurs piscines olympiques de flotte sur la gueule, deux hypothermie, une dizaine de milliers de calories, et de rentrer avec un sourire large comme le détroit de Gibraltar.  J’aurai aimé rouler plus loin que Zurich, plus longtemps que quelques jours en Suisse, mais je ne peux pas me le permettre pour le moment avec cette météo et mon budget. Pour ceux qui veulent un condensé sympathique des deux premiers jours, voici une vidéo que j’ai capturée en roulant avec l’aide de mon co-équipier Guillaume !

Aussi, des informations partagées sur Facebook à l’attention des participants du BTR17

Quelques infos que j’ai apprises, qui peuvent servir aux pionniers du BTR même si elles sont certainement déjà connues de tous les expérimentés ici.

—– DISCLAIMER —-
Je ne veux pas faire le papa à vous mettre en garde alors que je n’y suis passé que 3 jours, mais le but est d’éviter les mauvaises expériences aux rouleurs qui auront d’autre chose à gérer. C’est pas aussi simple que le BTR 2016 quoi.

Sachez que c’est simplement mon expérience et celle du local avec qui je roulais, ça n’engage que moi. On ne sera pas non plus très longtemps en Suisse…
—- —-

– Les Suisses sont très polis, bien sûr, trop parfois même. Faîtes gaffe par exemple, si vous ne respectez pas les piétons qui veulent traverser, ça gueule. Piste cyclable cool, mais routes défoncées surtout aux abords des villes.

– Vous n’êtes pas obligés de posséder des francs suisses dans la majorité des commerces. On remboursera en revanche votre monnaie en francs si vous payez en euros, en bons chauvins qu’ils sont. Je ne garantie rien en suisse “profonde”, mais c’est passé pour moi tout au long de ma traversée. Très vite, il ne vous reste plus qu’à payer en Francs suisse avant de sortir du pays ou les échanger à la fin.

– Pour ceux qui, comme moi, n’ont pas une solide expérience de la montagne.
1- Soyez prudents et prenez des tenues chaudes. Il y a eu 2 jours de pluie pour moi sur les 3 jours de roulage. Vers les Gets et Morzine, températures négatives. Donc couvre chaussures, tenue étanche et couvrant les extrémités etc… Même en été ! J’avais trop chaud en jersey / tshirt en partant de Lyon. J’ai fait une hypothermie inquiétante après Morzine, tout comme mon frère d’arme, étant trempés à l’os. Sortez le mérinos, couvertures de survie etc!
2- Les déviations et fermetures de routes sont un classique en montagne, prévoyez un peu de marge niveau kilomètres même si l’été ça devrait le faire.

– Ce n’est un secret pour personne: le coût de la vie. Le coût des repas / nuits / boissons est affolant. +60% qu’en France dans les lieux bien desservis, au milieu de nulle part c’est pire. 23 euros l’assiette de pâtes basique à Genève 14e le Mc Do à Zurich pour un simple Big Mac. Plusieurs euros pour une bouteille d’eau ou un coca. On ne peut pas généraliser mais c’est peut-être à prendre en compte pour certains comme moi qui tournent avec des budgets limités. Heureusement… La France n’est jamais loin mais là aussi il y a des inflations très variables.

– Enfin, pour les utilisateurs de FREE mobile et sans doute d’autres opérateurs internationaux, la Suisse n’est pas incluse. Swisscom vous facturera la consommation en hors-forfait. Encore une fois c’était tenable pour moi sans soucis et ce n’était pas très cher (0.06cts le sms je crois) mais pensez y pour internet car là ça grimpe vite !

Voilà, ce ne sont que des informations parallèles à l’organisation de vos BTR. Pour ceux qui veulent je ferai bientôt un billet plus détaillé de mon expérience alpine sur Bicyclettres.

À bientôt sur les routes,

Jean-Acier

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