C’est quoi, faire du vélo? “Vis et vir”

12325938_10208979464946466_356424137_o.jpgLe tour de Lance Armstrong, ou plutôt, les septs tours de France dominés par l’américain, comme animé d’une poussée céleste. Il freinait dans les virages du Ventoux. Dopage avéré. Aujourd’hui encore, les pros freinent dans les virages d’une montée à 20 % d’inclinaison : physiquement surhumain. Oui, le rendement des vélos s’améliore chaque année. Oui, les techniques d’entraînement et d’alimentation aussi. Oui, oui. Mais quand même. Certains coureurs connus font un poids plume, ont des allures rachitiques comme s’ils allaient trépasser à tout instant – mais peuvent pousser plus de 1000 watts tout en ne dépassant pas les 160 pulsations/minute. Une puissance comparable à des chevaux de traits, en ayant encore de la marge en carburant. Tout le monde le sait, dans tous les sports … Tant qu’il y aura la course, tant qu’il y aura de l’argent en jeu : il y aura du dopage, de la triche. Personne n’est naïf, ça fait partie du spectacle. Ce n’est pas l’objet de mon article car ce n’est pas cette vision du cyclisme que j’aime éclairer. Ce que j’aime dans le vélo, c’est tout le contraire, c’est l’humain et l’outil, pas l’humain qui se plie à l’outil.

Je n’ai jamais été un « coursier » et je n’en vois pas l’intérêt et je ne serais sans doute pas bon d’ailleurs. Je dis pas que se tirer la bourre avec les copains ne me plaît pas – il faut nous voir, aux pancartes des villages, essoufflés et rieurs, donner tout ce qu’on a pour fumer l’autre au sprint ! Mais pour moi, le vélo, c’est pas les segments Strava où on veut écraser tout le monde, c’est pas un instrument de torture pour lequel je dois me faire des perfusions, même en vue d’arriver aux sommets. C’est l’inverse, c’est une évasion de tout ce monde dans lequel on se perd. C’est l’avènement de la liberté, de la découverte et du partage avec des gens rencontrés ça et là. C’est ce qui fait qu’on en prend plein la vue, plein le cœur, qu’on vit des moments inoubliables tant bien que mal, qu’on adore ces instants et qu’on a, parfois, envie de jeter le vélo dans la benne. Aussi, Laurent Gaudé dans Le Soleil des Scorta, l’explique bien mieux que moi.

« Plus ils travaillaient, plus c’était beau. Les hommes sentent cela. Qu’il s’agisse d’un commerce, d’un champ ou d’une barque, il existe un lien obscur entre l’homme et son outil, fait de respect et de haine. On en prend soin. On l’entoure de mille attentions et on l’insulte dans ses nuits. Il vous use. Il vous casse en deux. Il vous vole vos dimanches et votre vie de famille, mais pour rien au monde on ne s’en séparerait. Les hommes le vénèrent et le maudissent à la fois, l’outil, comme on vénère ce qui vous fait manger et maudit ce qui vous fait vieillir prématurément. »

12719580_1736893563212339_7706603471151422952_oAlors faire du vélo, c’est quoi ? Il ne faut pas se prendre la tête. Admettons, on se dit que la performance est humaine. On va sur la route, motivés comme jamais par les moyennes affriolantes des pros, par la hargne de ces gladiateurs sur le Paris-Roubaix ou par l’allure magistrale de Sagan, et on se dit que ça se joue dans l’effort, celui qui gagne. Mais malheureusement, c’est pas toujours vrai. En course, il y aura toujours du dopage car la triche fait partie intégrante du désir de se surpasser. Malheureusement, certains trichent et tricheront toujours – peu importe les tests de dopages, l’éthique du sport. Alors, tandis que le commun des mortels s’entraîne avec son cœur, on se prend à penser que le vrai enjeu n’est plus dans la performance depuis des années – il est dans l’aventure. Cette même aventure de partir sur les routes pour y découvrir des pays, la tête relevée sur les paysages ou les conversations avec les amis ; cette même aventure de dormir sous des étoiles chaque fois inconnues, cette même aventure de vivre librement.

Alors, petit à petit, on modifie le vélo pour en faire moins un coursier qu’un outil confortable qui nous facilite l’aventure : il faut qu’on puisse l’emmener où on veut, quand on en a le plus envie – tant pis s’il n’est pas prévu pour, on s’en arrangera avec le sourire.

« Vis et vir » aurait dit Hugo : c’est ça, le vélo. Un contraste. De la force et un homme. La force de pédaler, oui, la force de grimper et d’aller loin, oui, mais sans jamais oublier d’être celui qu’on est : un homme, simplement. La force d’accepter la souffrance, dans les cols, et d’arriver en haut avec le sourire. Mais la force de s’arrêter dans un café alors qu’on peut encore continuer, juste pour prendre son temps. La force de décider si on peut mettre les gaz, ou non. La force de laisser aux pros la vie de gladiateurs qu’ils ont, tandis que nous, on reste des hommes quotidiens à voyager et à rencontrer l’inattendu en souriant: face à toute cette harmonie naturelle, au dehors.

En définitive ça ne peut pas être qu’une activité de souffrance. Un lecteur a réagi à mon article en ajoutant une citation des Propos sur le bonheur du philosophe Alain. C’est lui qui a raison. Le vélo, plus que tout, c’est l’exploration d’une puissance.

« Tous ces coureurs se donnent bien de la peine. Tous ces joueurs de ballon se donnent bien de la peine. Tous ces boxeurs se donnent bien de la peine. On lit partout que les hommes cherchent le plaisir ; mais cela n’est pas évident ; il semble plutôt qu’ils cherchent la peine…»

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