Écrire la bicyclette (2) Jarry: Ubu cycliste!

Connaissez-vous le point commun entre Émile Zola, Roland Barthes, Ernest Hemingway, et Pablo Neruda ? Ils ont tous aimé la petite reine par leurs mots. Au cœur de ce projet de Bicyclettres, « Un vélo pour des mots » souhaite vous présenter des extraits et auteurs en plusieurs articles bimensuels. Vous y trouverez donc pour la deuxième édition des voies de lectures si le sujet vous intéresse, ainsi qu’une brève bibliographie. J’espère que cette antisèche de littérature à deux roues vous plaira !

     Cette semaine pour ouvrir la seconde colonne, je vous partage des lignes trouvées dans l’univers d’Alfred Jarry.  Pour lui, de manière analogue à Pablo Neruda (sur lequel nous reviendrons prochainement) la relation entre l’homme et la machine est perçue comme une relation très étroite, organique. Alfred Jarry comme Pablo Neruda pensent qu’il y a une sensation de fusion entre la chair et le métal. Cette fusion peut-être un couple indissoluble, comme lorsqu’ils évoquent un « squelette extérieur habité par le cycliste ». Mais intéressons nous cette semaine à Jarry !


Alfred Jarry (1873-1907), est un dramaturge français, parent de la « pataphysique », inventeur de la « machine à décerveler ». Il est bien sûr l’auteur de la pièce Ubu roi, dans laquelle il écrit une prise de pouvoir politique ubuesque et de la dégénérescence des puissants jusque dans le dialogue. Ce Ubu est décalé et transgresse un ordre établi en le ridiculisant, il est d’ailleurs, selon les mots de Jarry, inspiré d’un de ses professeurs de Lycée à Rennes. Il était aussi un fervent cycliste dès la fin du XIXè siècle à Laval: pour lui, la bicyclette est « un prolongement minéral du système osseux. » Sans grand étonnement, il est donc l’un des rares à rouler sous les couleurs du « Vélocipède Club » de Laval dès 1889.

Alfred Jarry (1873-1907), est un dramaturge français, parent de la “pataphysique”, inventeur de la machine à décerveler. Il est l’auteur de la pièce Ubu roi, dans laquelle il écrit une prise de pouvoir politique ubuesque et de la dégénérescence des puissants jusque dans le dialogue. Ce Ubu est décalé et transgresse un ordre établi en le ridiculisant, il est d’ailleurs, selon les mots de Jarry, inspiré d’un de ses professeurs de Lycée à Rennes. Il était aussi un fervent cycliste dès la fin du XIXè siècle à Laval: pour lui, la bicyclette est “un prolongement minéral du système osseux.” Sans grand étonnement, il est donc l’un des rares à rouler sous les couleurs du “Vélocipède Club” de Laval dès 1889.

EXTRAIT: Spéculations, « La passion considérée comme une course de côte. » 1902. Ce texte a été redécouvert par André Breton dans son Anthologie de l’humour noir.

Barrabas, engagé, déclara forfait.
Le starter Pilate, tirant son chronomètre à eau ou clepsydre, ce qui lui mouilla les mains, à moins qu’il n’eût simplement craché dedans — donna le départ.
Jésus démarra à toute allure.

En ce temps-là, l’usage était, selon le bon rédacteur sportif saint Mathieu, de flageller au départ les sprinters cyclistes, comme font nos cochers à leurs hippomoteurs. Le fouet est à la fois un stimulant et un massage hygiénique. Donc Jésus, très en forme, démarra, mais l’accident de pneu arriva tout de suite. Un semis d’épines cribla tout le pourtour de sa roue d’avant.

On voit, de nos jours, la ressemblance exacte de cette véritable couronne d’épines aux devantures de fabricants de cycles, comme réclame à des pneus increvables. Celui de Jésus, un single-tube de piste ordinaire, ne l’était pas.
Les deux larrons, qui s’entendaient comme en foire, prirent de l’avance.
Il est faux qu’il y ait eu des clous. Les trois figurés dans des images sont le démonte-pneu dit « une minute ».

Mais il convient que nous relations préalablement les pelles. Et d’abord décrivons en quelques mots la machine.
Le cadre est d’invention relativement récente. C’est en 1890 que l’on vit les premières bicyclettes à cadre. Auparavant, le corps de la machine se composait de deux tubes brasés perpendiculairement l’un sur l’autre. C’est ce qu’on appelait la bicyclette à corps droit ou à croix. Donc Jésus, après l’accident de pneumatiques, monta la côte à pied, prenant sur son épaule son cadre ou si l’on veut sa croix.

Des gravures du temps reproduisent cette scène, d’après des photographies. Mais il semble que le sport du cycle, à la suite de l’accident bien connu qui termina si fâcheusement la course de la Passion et que rend d’actualité, presque à son anniversaire, l’accident similaire du comte Zborowski à la côte de la Turbie, il semble que ce sport fut interdit un certain temps, par arrêté préfectoral. Ce qui explique que les journaux illustrés, reproduisant la scène célèbre, figurèrent des bicyclettes plutôt fantaisistes. Ils confondirent la croix du corps de la machine avec cette autre croix, le guidon droit. Ils représentèrent Jésus les deux mains écartées sur son guidon, et notons à ce propos que Jésus cyclait couché sur le dos, ce qui avait pour but de diminuer la résistance de l’air.   Notons aussi que le cadre ou la croix de la machine, comme certaines jantes actuelles, était en bois.

D’aucuns ont insinué, à tort, que la machine de Jésus était une draisienne, instrument bien invraisemblable dans une course de côte, à la montée. D’après les vieux hagiographes cyclophiles, sainte Brigitte, Grégoire de Tours et Irénée, la croix était munie d’un dispositif qu’ils appellent « suppedaneum ». Il n’est point nécessaire d’être grand clerc pour traduire : « pédale ».
Juste Lipse, Justin, Bosius et Erycius Puteanus décrivent un autre accessoire que l’on retrouve encore, rapporte, en 1634, Cornelius Curtius, dans des croix du Japon : une saillie de la croix ou du cadre, en bois ou en cuir, sur quoi le cycliste se met à cheval : manifestement la selle.

Ces descriptions, d’ailleurs, ne sont pas plus infidèles que la définition que donnent aujourd’hui les Chinois de la bicyclette : « Petit mulet que l’on conduit par les oreilles et que l’on fait avancer en le bourrant de coups de pied. »
Nous abrégerons le récit de la course elle-même, racontée tout au long dans des ouvrages spéciaux, et exposée par la sculpture et la peinture dans des monuments « ad hoc » :
Dans la côte assez dure du Golgotha, il y a quatorze virages. C’est au troisième que Jésus ramassa la première pelle. Sa mère, aux tribunes, s’alarma.
Le bon entraîneur Simon de Cyrène, de qui la fonction eût été, sans l’accident des épines, de le « tirer » et lui couper le vent, porta sa machine.
Jésus, quoique ne portant rien, transpira. Il n’est pas certain qu’une spectatrice lui essuya le visage, mais il est exact que la reporteresse Véronique, de son kodak, prit un instantané.

La seconde pelle eut lieu au septième virage, sur du pavé gras. Jésus dérapa pour la troisième fois, sur un rail, au onzième.
Les demi-mondaines d’Israël agitaient leurs mouchoirs au huitième.
Le déplorable accident que l’on sait se place au douzième virage. Jésus était à ce moment dead-head avec les deux larrons. On sait aussi qu’il continua la course en aviateur… mais ceci sort de notre sujet.

Faute de pouvoir vérifier si Jarry est vraiment né en riant, comme il le dit dans une lettre à sa soeur, on ne peut toutefois se retenir de sourire à la lecture de ces décalages christiques, qui m’amènent d’ailleurs à une anecdote caractérisant bien le personnage. Il roulait sur une « Clément Luxe 96 course sur piste » qu’il avait acquise chez Jules Trochon, un marchand de cycles à Laval pour la somme onéreuse de 525 francs or. Bien que les huissiers l’avertissent plusieurs fois, Jarry ne paya jamais un centime de cette bicyclette et fit même des modifications quant aux jantes. Il ne s’en sépara jamais et l’introduisit même dans son salon, « pour faire plus rapidement le tour de la pièce » justifiait-il aux intrigués.

 

Lance Armstrong, vainqueur de 7 Tours de France avec l’aide de dopage.

Comme toujours avant-gardiste, Jarry pensait déjà dans le Surmâle l’achèvement de la connexion entre l’homme et la machine par un processus similaire au dopage. Un écho étrange, un siècle plus tard, qui réveille des étonnements quant à sa clairvoyance. Jarry pensait déjà les coureurs sponsorisés par une entreprise de “supernourriture” leur permettant d’aller plus vite et plus haut, il supposait déjà que la seule limite à la performance physique des athlètes serait la mort, et il concevait en tout cas le vélo comme une sorte de prothèse corporelle vouée à la libération et non uniquement au rendement. Logiquement, il l’avait l’introduit non seulement dans son salon mais aussi au coeur de son art, en voulant montrer la possibilité à travers la mécanique de dépasser le statut biologique de l’être. Il décrit enfin l’inspiration à vélo comme une “émotion esthétique de la vitesse dans le soleil et la lumière, les impressions visuelles se succédant avec assez de rapidité pour qu’on n’en retienne que la résultante et surtout qu’on vive et ne pense pas.” (1897)

Nous conclurons en évoquant les mots de Rachilde, qui soulignent que la conception de la performance cycliste de Jarry est entretenue par son amour de l’abus. “Ma-da-me. Nous avons fait du quaran-te ! Nous ne sommes nullement fourbus car nous mangeâmes, hier, la grosse entrecôte, et nous bûmes près de quatre litres de vin blanc, plus notre absinthe pure. ”

Pour en savoir plus sur Alfred Jarry et le cyclisme: Vous pouvez en profiter pour relire son oeuvre en roue libre et paradoxalement très lucide, ou bien vous procurer Ubu cycliste, A.Jarry de Nicolas Martin aux Éditions Le pas d’Oiseau. (2007).

« L’homme, s’est aperçu assez tard que ses muscles pouvaient mouvoir, par pression et non plus par traction, un squelette extérieur à lui-même. Le cycle est un nouvel organe, c’est un prolongement minéral du système osseux de l’homme». A. Jarry pour Le cyclo-guide Miran.

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