Journal d’un matin à vélo

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      En une semaine j’ai roulé d’affilé sept matinées pour la beauté du geste. Comme des matines, ces sorties sont devenues le passage du jour à la nuit. Du sommeil à l’office. Voici leur journal que j’ai voulu tenir car le temps est un produit du luxe du présent. Il fuit, se raréfie, se feint d’être à nos côtés.       Si “le froid, l’eau, le silence seront les produits du luxe de demain,” à portée de roue, je veux essayer de les regrouper contre un peu de temps. Il paraît qu’il faut donner un cap à sa barque pour aller où l’on désire. Alain disait justement: « Ce qu’on veut faire, c’est en faisant qu’on le découvre. »

 

     J’ai choisi d’utiliser ce temps pour agir comme je l’aimais, parce que c’est comme ça que je vois la vie. Pour une fois je dispose d’une semaine facilement aménageable. J’aurai toutes mes matinées pour m’évader à bicyclette. Nous sommes en février et je compte 7 demi-jours consécutifs terminant le mois et ouvrant mars. Il fait si beau dans la région lyonnaise que j’ai l’impression de devoir capituler d’avance, pour le froid. C’est décidé : je partirai sept demi-jours consécutifs pédaler où bon me semble. Faut-il fixer des règles ? À peine, je n’ai besoin que de respirer sans barrière et de sentir le froid mordre mes poumons. Elles seront simples :

— Partir au plus tard à neuf heures, revenir au plus tard à treize heures. Tous les jours de la semaine. Peut-être voudrais-je rouler plus… Dans le pire des cas, me voilà disposé d’un créneau de 3 heures ou plus pour m’agiter sur mes terres. Ce sera si court !

— Pas d’utilisation du téléphone pendant ces 3 heures et plus.

C’est décidé, nous sommes vendredi, je commencerai demain matin.

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Jour premier

            Samedi matin — Dans l’Est lyonnais.  

     Je roule parce que c’est la moindre des choses que de faire ce que l’on aime sans déranger quiconque. Si la vie est un sablier, j’aurais bientôt vingt ans. Soit un quart (un cinquième ?) du sable qui s’est écoulé. Peut-être un tiers ou moins. Qui sait. Il est immensément l’heure de savoir en profiter. Et certains sont encore en position allongée ? Je vais pédaler cette semaine car il ne faut pas laisser une passion se tarir. Rien d’autre qu’un pédalage et une respiration. Moins que je ne l’ai déjà fait, mais quotidiennement. C’est si différent! On peut faire mille bornes d’une traite et ne jamais avoir roulé cent bornes sept fois. Pourquoi est-ce que j’aime tant ça ? Pourquoi consacrer a minima vingt-et-une heures dans ces routes ? Elles comme moi, il me semble que nous avons beaucoup à nous dire par le langage concret des jambes.     Je roule alors parce que c’est l’occasion à tout ce que j’aime de se développer sous mes yeux. La nature, Elle, mes amis, mes livres, mes mots. Action.

     Au large de Satolas les voies dans la campagne sont parfaites. L’asphalte semble être une gigantesque tâche noire uniforme comme un tapis roulant sans aspérité. Je me crois en train de rouler sur les eaux d’une marée noire. Quand on y pense, c’est étonnant : les voitures roulent au pétrole sur des routes en pétrole. On nourrit l’inconsistance par l’absurde. J’enclenche quelque part sur une départementale légèrement décline un sprint débridé. Le vélo ondule entre mes bras. « On quitte les bras d’une femme pour le guidon d’une bicyclette » disait de mémoire Blondin. Ici, je le laisse s’exprimer comme une vague qui naît sous la rame du surfeur. Ce décrassage, je ne pouvais pas rêver de mieux.

      L’air est chaud, je suis en t-shirt avec un gilet et des manchettes en fibres de bambou. Le mois de février a disparu. N’aura-t-on plus jamais le droit d’avoir froid ? C’est en tout cas appréciable cet avant-goût d’été. Au fatalisme initial succède la vision optimiste qui rend possible la vie. Demain, je vais peut-être pouvoir grimper! Pour l’heure, je roule parce qu’on se sent vivant, c’est une idée très consolatrice. Penser à la vie que l’on veut quand on en a marre du brouhaha du monde. C’est un grand réconfort d’appuyer sur les pédales et de sentir le feu quitter les jambes pour regagner la terre sous la motion d’un corps et d’une machine. Le feu a sa place dans la terre autant que le sourire sur un visage. Et le meilleur dans tout cela est de savoir qu’on remet le couvert chaque jour. Si les gens s’y mettaient, il y aurait peut-être moins d’oubli de ce que nous sommes : tout sauf des aspirateurs à écrans faits à passer leurs journées en position guimauve. Nous sommes en définitive l’accomplissement de ces petits rêves.

      Je roule littéralement sur les hydrocarbures composant le bitume. Je passe au milieu de belles maisons, nombreuses ont des piscines et des allures de pavillons démesurément agrandis. Ceci étant, la nationale est affreuse ; c’est une sorte de route sur laquelle dégueulent les pires constructions désordonnées de notre modernité. Un lotissement de maisons aux couleurs dépareillées (mais avec toutes piscine, s’il vous plait) donne ici un contraste chaleureux. Mais toujours, un publicitaire maniaque a placardé ses meubles ménagers juste au devant d’un panneau de magasin d’objets érotiques. Les slogans sont en rose fuchsia, majuscules d’imprimerie surdimensionnées, mots en anglais. Un nom du genre : BODY boutique. C’est un magasin de jouets. « Surprenez-le » « Pimentez votre plaisir ». Overdose. Je respire un ou deux pots d’échappements, regarde le beau ciel entre les franchises dont les parkings débordent. J’accélère. Pas loin d’ici, il y a des routes que j’adore et qui chaque fois me donnent envie de monter le son de la musique et de danser sur un rythme créole.

    Plus loin, des écriteaux pour caravanes « Rêvez loin ! Partez avec notre super-campeur tout confort. » J’aurais envie de leur conseiller le vélo : on part loin, beaucoup plus proche. Une manière de minimiser le coût financier ? Ce qui est sûr, c’est qu’on a toujours des envies… Je roule encore. Je vais quitter cette route en claquant la porte.

    C’est usant de se faire dépasser par une voiture qui ne nous respecte pas. Elles sont minoritaires sur les routes, mais une seule suffit à vous pourrir la journée comme un fortune-cookie sans message à l’intérieur. On en fait des cauchemars, ça arrive un jour. D’un moment à l’autre, alors que je relance un faux plat, une voiture à nouveau me double si proche que son rétroviseur manque de taper dans mon coude. Deuxième fois aujourd’hui ! J’espère que c’était mon “quota” hebdomadaire. C’est amusant. Demain, quand nous n’aurons plus d’essence, ils comprendront qu’à bicyclette rien n’est moins sûr que le comportement d’un chauffeur dans une boîte de conserve à quatre places. Mais c’est le présent qui me galvanise et l’avenir sur lequel je n’ai aucune prise: je quitte enfin cette route avec nulle envie de claquer la porte. Il y a peut-être encore un cycliste derrière qui se croit, comme moi, seul dans sa promenade…

     Près de l’aéroport de Lyon des avions décollent. Grâce à Calatrava cet édifice ressemble à un magnifique coléoptère qui veut lui aussi prendre son envol. Au dessus de lui des petites tâches comme des mouettes volent en huit. Les avions attendent pour se poser contre l’insecte-mère. Souvenir d’une conversation dans le Morvan avec un architecte éperdu de Calatrava et des profils en aluminium Installux qui le constituent. Ironie du sort :  Jean-Acier roule un vélo en aluminium et carbone devant un insecte de métal et de verre qui recrache des voyageurs de chair et de plastique vers la sortie. Je pense à Saint-Exupéry qui écrivait ces mots : « Si tu veux comprendre le mot bonheur, il faut l’entendre comme récompense et non comme but » (Carnets). La récompense : un aéroport à son nom ? En voilà des allures de petit prince: je veux bien !

     Je mange un bout d’un délicieux gâteau de Savoie et approvisionne mes bidons. Toute la nourriture du monde est meilleure après deux heures de selle. Il me reste une heure avant que ne sonnent les treize, une heure que je compte passer ailleurs que sur une nationale — je ne roule pas que pour regarder notre monde inféoder ses campagnes.

 

 

Jour second

         Dimanche matin – dans les monts du Lyonnais.

            Aujourd’hui, c’est tranquille. Rien d’épique. Juste du plaisir brut, je roule seul. Je grimpe à mon rythme. Le vélo m’apprend à nouveau l’humilité : celle de ne jamais considérer un effort ou une position comme un acquis. J’ai grimpé le col de la Luère tout seul, en me souvenant pourquoi le vélo est un sport si ingrat pour moi. Il faut se hisser en haut des cols. C’est un fait, c’est difficile. Dès que ça grimpe, BOUM. Ça tire partout. Ce n’est jamais plus facile de grimper, même avec l’expérience: on devient juste plus rapide. Je me souviens alors du Born To Ride où certains me disaient d’abandonner, d’autres me félicitaient d’y être plongé corps et âme à mon âge, et les derniers ne savaient pas trop et s’en moquaient autant que du nombre de vitesses sur mon vélo. Il y avait les rencontres magnifiques, dont encore aujourd’hui je salue l’amitié et les souvenirs. Puis il y en avait certains qui voulaient juste que j’arrête d’interroger tout le monde sur tout. C’est un milieu exigeant pour un gamin de 19 ans! Ici, je suis seul. Je continue pourtant de m’interroger sans réponse. Mieux vaut le faire avec une âme d’enfant, car je roule pour me marrer..

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            Dans le monde de l’endurance, où les athlètes sont pétris de solitude et d’humilité, un jeune à la grande gueule qui débarque en posant des questions, ça prend autant de place qu’un deuxième homme sur un voilier qui fait des courses en solitaire. Dans l’idée, personne n’est contre, mais une fois à bord on se rend compte qu’il n’a pas saisi le principe du en solitaire, alors qu’on s’apprête à larguer les amarres et qu’il est encore là.

            Je décide d’écouter les anciens. J’arrête de chercher des raisons à ma petite forme et plonge les yeux sur la route en face. C’est la partie pénible, heureusement, souvent succédée par un sentiment de liberté immense. Alain disait « Il faut que la pensée voyage et contemple si l’on veut que le corps soit bien. » Le corps, là, est pas super bien mon cher Alain. Leçon assimilée : je contemple et je pense. J’essaie de me frayer une route inconnue et pleine de colimaçons. Puis, je me réfugie dans l’observation des troncs abattus qui défilent sous la conduite d’hommes en salopette bleues et vertes. Aux copeaux de bois sur le sol s’ajoutent le passage de mes pneus. Elyasmina m’avait dit un jour «ne pense à rien, et surtout, regarde ta cadence. » Je me concentre sur la motion de mes jambes. C’est dur le vélo parfois. Incroyablement beau, mais parfois, c’est dur. Et d’être tout seul. Les jeunes de mon âge, je ne sais pas comment ils se défoulent, on a chacun nos trucs, c’est vrai… Le mien me transforme plus souvent en un individu hagard et mort de rire, sur le bas côté d’une départementale, souvent habillé de collants et de chaussures qui font clac-clac, parfois en récitant des poèmes aussi. Ils auraient peut-être voulu avoir en dernier enfant un fêtard effréné qui part à Ibiza, mes parents. Y’a t-il une différence, à terme ? Il me semble que les deux finissent par s’endormir dans un fossé dans un état de fatigue avancé. Il faudrait examiner leurs regrets!

     En arrivant à Barcelone après 1000 kilomètres en trois jours, un type m’avait dit : « t’es sûr que t’en fais pas un peu trop ? ». Faute de mieux qu’avoir envie de courir tout nu dans tout Barcelone, je m’étais allongé sur le trottoir en tenue de vélo. Une périostite m’empêche de marcher. Elle est née quand je suis descendu de selle. En face, un supermarché ; j’ai faim mais je suis incapable de traverser. Il ne bougera pas lui non plus… La Sagrada Familia et un petit arbre me font de l’ombre. J’ai eu envie de lui dire « Tu faisais quoi, à 18 ans déjà ? ». Et je lui ai plutôt répondu « Sans doute. Je vais surtout dormir ». C’est bon, j’avais pris le pli. Mon bonheur avait dépassé sa reconnaissance.

     Les vrais de la longue-distance sont des caméléons. On ne les voit pas sous leurs écailles. Ils connaissent le nom des fleurs, la hauteur de tous les cols sur leur route, les prédateurs de chaque kilomètre : la faim, la soif, les voitures, le mental. Mais ils s’y fondent corps et âme comme des Spetsnaz de l’armée russe.

     En tenant la caméra à hauteur de tête, j’ai enregistré ces séquences de films. C’était une journée magnifique, avec des arbres sans feuille, des oiseaux sans bruit, des feuilles sans vie. C’était une journée en apparence humble où je n’ai roulé que de neuf heures à midi. J’ai rempli ma part du contrat avec la vie. Je suis vivant à exploser de joie, dégourdi, enrichi de m’être réveillé. Au départ, ça n’est pas toujours aisé de s’y mettre. Il faut parfois sortir dans le froid, s’habiller, se motiver et choisir la route à emprunter. Mais au retour, le sourire est garanti et les lieux accueillants vous appellent à nouveau comme des sirènes du monde.

     J’y pense, à ma réponse non-dite, il aurait pu me répondre : « Et toi, tu feras quoi, à quarante ans ? ». Mais je ne lui ai pas posé la question. Parfois, on est trop bien trop terrassés par l’inattendu bonheur de la vie pour répondre aux questions des passants.

     Alors je t’y réponds désormais. À ton âge, je ferai la même chose que toi j’espère : vivre en tissant le quotidien de passion. Mais j’encouragerai les gamins à me suivre.  N’est-ce  pas toujours ce qu’on a de mieux à faire, que de faire les cons à travers les âges?

Jour troisième :

         Lundi matin — dans les monts du Lyonnais.

Aujourd’hui : trois constats.

               Constat premier. Une banane abandonnée dans une poche dorsale de jersey du soir au matin se réalise dans une magnifique explosion. De cet orgasme de fibres exhalées et d’altération végétale naît une odeur nauséabonde méritée par l’inattention du propriétaire. C’est très joli et même fascinant. La machine à laver, elle, ne partage pas votre passion pour cette poche remplie de bouillie!

            Constat second. Un appareil photo à pellicule pèse sensiblement plus lourd qu’un appareil non argentique plus moderne. Argument qui a été vanté par la mode du « toujours plus fin, toujours plus pratique » des point-and-shoot numériques. Ils n’ont pas compris que plus c’est lourd, mieux c’est. Voilà ainsi une excuse à vous offrir à vous-même quand vous avez l’impression d’avoir pris du bide dans les montées. (En réalité nous admettrons qu’il y a sensiblement plus de chances à ce que vous soyez freinés par quelques kilos corporels plutôt que 400 grammes dans une sacoche de guidon). Sans gêne : resservez-vous au dessert, le cyclisme brûle tout paraît-il.

            Constat troisième. Lorsqu’on hurle désespérément « NON » et « HOUSTE » à un Saint-bernard alors qu’il aboie en se mettant au milieu de la route, il ne vous barre pas moins le chemin. Présupposé : avoir fait le deuil de l’imaginaire câlin et domestique du chien brun et noir. Quelque minutes avant, à l’évocation d’un tel animal, j’aurais voulu partager des siestes au soleil ou des courses à pieds dans les dunes avec lui. Ici, il est propriétaire et donc, comme l’homme, devient aisément menaçant quand il craint d’être volé. Deux options : essayer de le contourner si la route est assez grande, votre vitesse suffisante et vos talents de pilotes chargés de confiance face à l’imprévisibilité de l’animal ; ou bien sacrifier l’eau d’un bidon en le pointant en sa direction et lui arroser la truffe en passant. Effet de surprise, maîtrise de votre trajectoire : la victoire est assurée. Ne me remerciez pas : c’est grâce à Sun Tzu : « L’art de la guerre, c’est de vaincre un ennemi sans combat. »

Sois tranquille gros chien, je refermerai le portail au large du sentier.


Jour quatrième :

         Mardi matin — dans les monts d’Or venteux avec Aurélie, Nicolas et Arthur.

Aujourd’hui, c’est le dernier jour de février. C’est aussi la Journée internationale sans Facebook. Contre la dépendance et l’utilisation de nos informations par une entreprise qui contrôle presque un milliard d’identité grâce à la bonne volonté de ses utilisateurs, les gens prônent le boycott. – Mais une journée, hein, parce qu’il ne faut pas déconner ! Puis si ça ne vous embête pas trop, on fait ça tous ensemble, histoire de ne pas avoir trop de messages non-lus en rentrant ?

            J’ai donc déconnecté Facebook, pas pour l’intitulé officiel, mais surtout parce qu’aujourd’hui j’ai rendez-vous avec ma liberté sur les routes au dehors. Quand je prends mon petit-déjeuner, la radio de la cuisine crépite les informations. L’un de titres concerne les vols d’argent publics dans la campagne présidentielle, l’autre la menace de députés européens qui ne croient pas en l’Europe mais qui s’arrangent quand même pour détourner les quelques fonds qu’il lui reste. Le politique ramasse les miettes comme une mouette sur la plage : officiellement, ça vole haut, mais ça peut tomber vite avec la faim quand la marée se retire. J’ai débranché Facebook depuis le réveil, j’entends de partout des atteintes à la société. Alors c’est ça, ce qui est censé rendre la liberté aux gens cyberdépendants ? C’est à double tranchant : d’un côté, on rend publique la vie des gens à des fins commerciales et indiscrètes. C’est horrible, c’est un asservissement, il faut lutter à cet encontre ! De l’autre, on rend privé ce qui doit rester public : les biens sociaux, les ressources qui n’appartiennent à personne. Y’a t-il un vol plus grave que l’autre ? Ne sont-ils pas tous les deux consentis ? J’ai décidé que ce qui m’importait pour l’heure c’était de rouler. Les dissertations en six heures, les brouillons qu’on déchire face aux apories d’une pensée : aujourd’hui, je m’en fiche. Qu’ils volent tous ce qu’ils veulent jusqu’à ce que ça ne vaille plus rien. Je pars à vélo, cherchant le monde paisible et la joie d’être libre.

     Finie donc la soupe des médias qui rongent les sujets qu’ils ont en cette campagne présidentielle sans queue ni tête tandis qu’on mange ses flocons d’avoine. Finis les gens mettant dans leurs mains le télécran que Winston décrit dans 1984. Finis aussi les costumes et autres frasques d’hommes politiques véreux.  On devrait prescrire du vélo à ceux qui se croient riche sous les billets. Ils pourraient se contenter de promener leurs jambes et leurs torpeurs aux vues des rivières qui s’assèchent.

     À la radio, avant de couper : « Bon ciel à la Saint Romain, denrées et bon vin ! » La voix est emphatique. Il n’y a finalement pas que des crises dans les médias. Je pars rejoindre des amis afin de m’en assurer aux portes du Beaujolais. Nous verrons pour le bon vin, donnez au moins le bon ciel ! À l’entrée de la presqu’île, ils sont trois à m’attendre et tous se sont portés volontaires pour me suivre dans les monts d’Or et m’aider à compléter ce défi hebdomadaire. Le bon ciel est là, heureux comme nous d’avoir trouvé la force de se lever ce matin.  Sur le chemin, la présence d’Aurélie me rappelle combien il est rare de rouler avec des femmes. Sport machiste, le vélo ? Nous gagnerions assurément tant à partager la route…

    Un peu plus loin, Arthur me parle de son projet original. Il compose des films d’animation, du dessin à la production, en adaptant des poèmes de Paul Éluard pour les enfants jeunes et âgés. Sur la 3, à la TV, sont diffusés chaque jour les poèmes lus et accompagnés pour les faire découvrir, aimer, et vivre. « Bicyclettres » prend tout son sens. Quand vous feignez de faire du vélo sans bibliothèque personnelle dans un coin de votre tête, on l’étend pour vous. Lorsque je me sépare du groupe pour rentrer chez moi, je n’ai qu’une envie : aller lire Éluard. J’y consacrerais une partie de mon après-midi, avant de me remettre à travailler. « Tu rêvais d’être libre et je te continue… ». Oui, pas de doute, aujourd’hui j’ai besoin de lire du Éluard. Souvenirs d’enfance, au dernier rang. Je me lève et récite maladroit une strophe de « Liberté » :

 Sur les merveilles des nuits

Sur le pain blanc des journées

Sur les saisons fiancées

J’écris ton nom

 

     Il y a des souvenirs que l’on croit éteints à jamais — le vélo, lui, porte à se souvenir. J’achève par la suite une première lecture d’un essai d’Alain.

       « Les temps sont courts à celui qui pense, interminables à celui qui désire. » Combien de fois ai-je lutté contre moi-même, sur les derniers kilomètres d’une journée, en désirant arriver et manger, me doucher et dormir ? Note pour la prochaine fois ­— ne pas oublier de penser pour arriver plus tôt. Le vélo, c’est dans la tête et le bide. Il faut donner du carburant au cerveau, il faut donner du fuel à l’estomac. La satisfaction conditionnelle du reste engendre le risque d’un interminable désir. Le vélo: rêves immenses et réalisations par de modestes moyens.

Jour cinquième :

         Mercredi matin — dans les signaux des monts du Lyonnais avec Julien.

    Lantuejoul rêve d’être un Flandrien. Je l’ai rencontré par mon blog, à l’époque où le projet s’appelait « Un vélo pour des mots ». Il a des cuisses de sprinter et oscille son vélo en danseuse quand il grimpe. Avec ses marches d’escaliers, qu’il s’entraîne à monter entre deux entraînements de trail, il a le visage affuté et l’œil vif. Dans un virage, il me confesse tomber en pamoison devant les gladiateurs du pavé. On se moque, on le charrie, mais très vite on partage son admiration pour les cyclistes nordiques tant il en parle le visage éclairé de fascination. Aujourd’hui il m’accompagne avec un de ses amis pour aller rouler dans les monts du Lyonnais. Nous parlons de photographie argentique, de l’éducation nationale et mine de rien, je me retrouve mettant le cap sur Saint-Étienne. J’adore ce coin absolument. Nous sommes le 1er mars, le mois commence et avec lui l’idylle d’un hiver s’érode définitivement comme la banquise au soleil. La température maximale de cette sortie sera de 17°C, même si le vent s’invitant dans nos manches jouera avec nos impressions à la baisse.

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    Il est très intéressant de voir qu’en ce cinquième et avant dernier jour, je dispose de bien plus d’énergie que soupçonnée. Les courbatures de la grimpe dans les cols s’effacent vite, le sommeil se fait plus profond et mes après-midi sont plus productifs. Chaque tâche défile avec plus de souplesse jusqu’à tomber de ma liste avant même que je m’en sois rendu compte.  Aussi, j’ai développé des automatismes ­— il me faut moins de temps pour me préparer le matin, moins d’hésitation dans le brouillard du réveil. Je ne me pose plus deux fois la question de la météo, de la collation, ou du tracé du jour. Lorsque je monte en selle, je n’ai pas oublié de recharger le compteur, de prendre le petit-déjeuner que j’aime, tout en partant en avance. C’est quand même une drôle d’efficacité : jeter dans le vent six matinées pour cheminer dans le temps perdu de la beauté des choses, et apprendre à gagner du temps.

      Depuis septembre, j’ai mieux roulé que l’an passé, mais j’ai pourtant moins roulé. Depuis décembre, je rattrape le “retard” en roulant de nuit et en roulant avec des amis. Le mois de février anticipe le printemps en déchaînant les bornes kilométriques et en accouchant de petits voyages ça-et-là. J’y ai trouvé un plus juste milieu entre tout et rien : j’avais tendance à ne plus aimer rouler trente kilomètres mais à partir souriant pour un deux-cent. Ici, cette semaine, j’apprends ; je me tais et profite. Je prends le temps qui m’appartient. Je prends ces sensations qui m’attendent à l’orée des sentiers. Des moitiés de journées à bicyclette que complètent la lecture, c’est une excellente politique de l’autruche qui fait voler en éclat les mots de Saint-Exupéry sur la confrontation entre Nature et Culture : « La terre nous en apprend plus sur nous que les livres. Parce qu’elle nous résiste. L’homme se découvre quand il se mesure à des obstacles. » Vous savez pourquoi ? Cette phrase, je l’ai lue dans un livre…

 

 

 

Jour sixième :

Jeudi matin ­— dans le Beaujolais, les monts du Lyonnais et les Monts d’Or.

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     J’ai rendez-vous ce matin avec un ami de longue date qui roule en professionnel. Il s’appelle Lucas et participe chaque année aux championnats du monde en VTT de descente ou d’enduro. Nous rejoignons un de ses collègues pour leurs entraînements habituels. — Alors ça y est, l’expérience du quotidien me conduit dans le partage du leur, dans ce qui fait qu’ils doivent se lever ce matin, eux les pros du vélo, que tant envient. Je sens que mes courbatures des cinq-cents kilomètres des derniers jours vont se réveiller comme des aiguilles d’acupuncture planquées entre les tissus de muscles. La sortie d’hier m’a moins épargné que celle de la veille. Lucas m’attend avec son ami sur les quais de Saône. Sous leurs tenues bariolées d’illustres partenaires, il y a leurs vélos qui paraissent si fins. Ils ont des jantes à hauts profils, du matériel qui sonne le carbone jusque sous la pédale. En selle, déjà au bout du cinquième kilomètre je prends une leçon d’humilité dans les montées. Ils me parlent et m’encouragent pour que je ne décroche pas le premier mètre. Grâce à eux, je ne décrocherai pas. En cyclisme, comme dans la vie, une fois perdue la roue de devant, il est beaucoup plus dur de rattraper le retard. Une fois l’équilibre perdu, il faut pousser plus longtemps pour le rétablir. Si je les laisse me distancer, ça risque d’être fini pour moi.

     Fini ? C’est tout relatif ! Ils m’attendront… Mais de quoi aurais-je l’air ?  Mes jambes sont en feu au kilomètre cinquante et ma monture, qui pèse bien deux fois celles qu’ils roulent, les amuse. ‘Et ton moyeu dynamo, y’ fait pas moteur aussi ?’ Je rigole en précipitant ma respiration essoufflée. Je suis bien avec eux, en appréciant à ma manière leur performance. Cette manière, c’est celle de la partager dans l’effort que je peine à maintenir, mais c’est aussi la fierté de rouler avec des gens qui ont choisi cette carrière par passion d’un sport qui fait se sentir enfant et adulte à la fois.

      Nous grimpons des passages à 11% d’inclinaison aussi vite que je ne roule parfois sur le plat en épreuve d’endurance. Quand mes jambes ne peuvent plus tenir et qu’il y a trente mètres entre moi et les forces de ces humains de courses, nous sommes au sommet de Verdun. Un de mes cols préférés dans les Monts d’Or : à chaque fois si différent. J’en profite car nous arrivons à la phase de redescente. En montagne, à bicyclette, le paysage se mérite et se savoure comme des ingrédients que l’on a cuisiné soi-même. Là, étant donné qu’on pèse à peu près tous le même poids, on va pouvoir pousser dans les sprints. Les boucles et les lacets s’enchaînent dans les pierres dorées puis les monts du lyonnais avant que nous ne lancions avec Lucas une redescente agressive et camarade sur Lyon, en essayant de ne jamais tomber sous les trente-cinq à l’heure et de sprinter sans relâche.

      Une des joies du jour : pour l’une des rares occasions de mon expérience, je roule avec deux grands gabarits comme moi. À nos cadres en taille 60 (la taille XL ou XXL de la plupart des fabricants) nous prenons de la place au vent et j’ai des épaules presque à ma hauteur devant mes yeux.  Elles sont plus carrées que les miennes, j’en profite. Les relais se font plus entraînants, les aspirations plus efficaces que je n’ai l’habitude en roulant avec des grimpeurs. Ici, la moyenne m’affole, dans les 30 à l’heure sur ma ronde de grimpe où je suis habituellement légèrement en deçà des 25.

     Je me demande comment doit-être leur vie. Se lever chaque matin, vivre d’une passion et devoir lui imposer des objectifs de rentabilité, de performance et d’abnégation. Ils pèsent ce qu’ils mangent, ils pèsent leurs vélos, ils pèsent leurs résultats avec toujours un seul et même objectif : aller plus vite. Moi, j’essaie simplement d’aller plus loin. Je suis incapable de gérer leurs formats de fractionnés, leur rigueur quotidienne à l’entraînement, et surtout : ma plus grande torture serait de devoir, comme eux, m’astreindre à des heures en salle de musculation. Enfermé, à compter les répétitions ? J’en suis incapable. Ces types sont des héros. Après ça ils vont rouler. Ensuite ils gèrent leurs finances, leurs cours aménagés, leurs partenariats, leurs réseaux et ce qu’ils doivent y partager pour renseigner les gens sur leurs vies hors du commun. Puis seulement, leurs vies annexes.

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Jour septième :

Au lit — avant d’aller boucler cette semaine.

     Alors voilà. Le «challenge hebdomadaire» est terminé dans quelques heures. En définitive, c’était bien loin du quotidien de certains qui roulent encore plus pendant encore plus de temps. J’ai qu’un seul regret: ne pas pouvoir le prolonger. Ne pas pouvoir prendre un weekend de repos et recommencer cette composition quotidienne qui confère tant de joies multiples et qui s’érige avec tant de surprises propres à la beauté de la vie. Il y a des matins où sortir du lit à six ou huit heures est un devoir aussi rude que d’aller se coucher la veille en n’ayant pas rempli la journée comme escompté. Il y a des matins où l’on saute du lit surexcité du programme à venir. Mais cette semaine transforme même les premiers matins en une journée qui commence à merveille entre les pignons du vélo.

     Aujourd’hui je repasse tout proche d’un endroit où il y a peut-être quatre ans, avec mon premier vélo de route (rouge, car c’est supposément plus rapide) j’avais crevé les deux chambres à air d’un même bruit. J’étais passé un peu trop vitement sur la plaque d’un égout dépassant le bitume. Les deux pneus à plat. Comme tout débutant, imprévisible, je n’avais alors qu’une chambre à air de secours et pas de rustines. Je reparais à cet endroit là où je repasse aujourd’hui, avec la bicyclette à l’envers sur sa selle et le guidon tandis qu’une pluie naissante éclatait.  La galère scénarisée dans sa perfection. Des pneus de mauvaise qualité, un manque de connaissance avéré en la mécanique de l’animal et surtout : désespéré de devoir rentrer à pied d’aussi loin. Je cassais ensuite la chaine en voulant remonter hasardeusement la roue. Impair, passe et manque. En chemin, dans la voiture qui me ramène alors que je me sens tout honteux : «Vous savez… J’y serai parvenu.»

— À réparer ton vélo mon grand ?

— Non… À rentrer à pied.

     Aujourd’hui, je croise les doigts et accélère. Je ne casserai rien en repassant. Les gens autour ont du se demander sur la raison de mon “Yahouuuu” au feu rouge suivant. Je ne dois plus craindre ce qu’ils pensent, vu comme mon bonheur est intarissable sur un vélo et que je passe mon temps à gesticuler aux milieux des troupeaux urbains en tenues de lycra. Après ces quelques années, la chance du débutant ?

     Joubert disait que «Notre vie est de vent tissé». C’est joli. Je souris car lorsque je monte en selle, le Rhône est parcouru de rides infinies qui roulent blanc jusqu’à ses flancs. Ah ça ! Pour être beau ! Ça vous déménage un parisien, cette vue ! Cette semaine, j’ai plusieurs fois voulu tisser le vent. Les jours les plus motivés : ce fut face à lui. J’essayais de le regarder au loin, de guetter ses mouvements lorsqu’il se rapprochait. Mes yeux ont pleuré comme un chevalier qui dans un tournoi sait sa défaite proche. Au loin, inlassable, dans son labeur de seigneur de la plaine, le vent me freinait dans une jouxte sans cesse répétée. Certains matins, il a été partout — ça et là, à la fois ricochant sur les parois d’un pan de montagne ou s’engouffrant dans un tunnel aux lumières étouffées. D’un bout à l’autre de la semaine, il m’a poussé et m’a rendu ma faiblesse lorsque je croyais qu’elle diminuait sous les coups de pédales. Notre vie est de vent tissé. Bientôt, le printemps arrivera. Avec lui, les vents tiédis du bord de mer qui sentent le chrome oxydé et les embruns de l’été.  Le vent ramènera le bruit du flux et du reflux sur les plages de Ligurie. Il chassera la froidure d’un hiver qui a peiné à faire sentir sa bise obscure. Alors, je me souviendrai : Notre vie est de vent tissé. Je me souviendrai de vous, mes routes de février, rudes et amicales, impardonnables et si malléables. Votre compagnie en plein vent, vos ondulations entre les plaines d’avant et les montagnes d’après — je me souviendrai de vous en essayant de tisser ma vie dans le contraste d’un air, parfois contraire lorsqu’il faut serrer au près et que la voile d’un corps se met à vaciller sous la pression englobante ; je me souviendrai de vous en essayant de bomber les épaules quand le vent force 5 me porte et m’enivre, me bouche les oreilles et me rend ivre de vitesse. Le vent, alors, sera travaillé par les mains de l’homme pour pousser les rêves jusqu’à leur arrivée.

     Je suis parti en cherchant le froid, je n’ai trouvé que des amitiés et des sensations appréciées. Avec les routes, avec les cyclistes, avec la machine étrange qui me fait progresser et m’aide à penser en me faisant apparaître, comme une nappe profonde de l’être, ces leçons et ces instants que je croyais noyés et que je ne soupçonnais plus d’exister. Une semaine seul, avec des amis, le soleil ou la pluie. Une semaine riche, qui passe en un cri de joie. Une semaine à lire, à rouler, et à écrire.  C’est si vaste et pourtant, bien que chaque monde nous défie à sa manière, si complémentaire. Je crois aussi que c’est les trois états de la vie qui rendent à coup sûr aussi heureux que distancé sur sa vie.

      Freud disait qu’il faudrait, pour supporter de vivre, accepter la mort. Je vais avoir vingt ans bientôt et j’ai l’impression de n’avoir pris qu’une bouffée d’air dans la foulée du monde. De fait, mieux vaut accepter au quotidien le quotidien. Si le temps meurt inéluctablement, le meilleur moyen de vivre réside peut-être dans l’acceptation de son évanescence pour, non pas vouloir l’étendre ou le faire revivre, mais en tisser le vent de chaque instant. Puisse ce vent être un éternel remède des affections humaines, car comme disait Baudelaire, «l’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient» et c’est là aussi toute la beauté de l’acte…

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À la semaine prochaine,

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One thought on “Journal d’un matin à vélo

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