La Nuit à vélo

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La nuit à vélo est une aventure, une exploration qui mêle l’obscurité à la plus éblouissante des lumières – l’un allant parfois avec l’autre. Dans les faisceaux du phare, entre le rail à droite et le vide qu’il faut laisser aux motorisés quand ils nous dépassent, par la gauche, c’est la même quiétude. Le bruit des pneumatiques frotte doucement l’asphalte. Le vent gifle  les joues rafraîchies, il est l’ami qui évite la demi-somnolence arrivant avec la fatigue des heures accumulées sur la selle, des jambes alourdies. La force de la vitesse crûe ne se fait jamais oublier, sur les petites routes de campagne tout défile comme un glissement dans le rêve. Dans ces nuits là, il ne faut pas regarder le compteur car ici, à trente-cinq kilomètres à l’heure sur le plat, c’est les tubes du vélo qui régulent la vitesse : ils vibrent parfois, sur les aspérités d’un bitume strié par l’usure, rappelant qu’on file avec la densité compacte d’une bombe d’acier lancée sur son rail. On traverse la Nuit. On pédale tout doux, tout sage, on économise les forces en attendant le moment où on dormira bien une heure ou deux, sous un platane derrière une haie, avec le vélo apposé contre l’arbre et la sacoche sous la tête en guise d’oreiller. On pédale tout doux, tout sage, en sentant les muscles faire tourner le moyeu dynamo qui fait du cycliste sa propre centrale tandis qu’il pédale en rondeur.

On est silencieux, sur un vélo, on entend parfois les voitures arriver au loin, et toujours le bruissement de la chaîne comme un vol d’abeille.  On chevauche à travers la campagne comme on passe dans une leçon de géographie. Avant-hier, le Morvan, on arrive bientôt en Beauce – fabuleux pays qu’est la France, pays où la Nuit en roulant on a l’impression que l’aube reste loin et que le sommeil devra passer. Mais le pays est tout juste assez grand, à force de rêveries et de patience on arrive déjà au bout, exténués et le sourire aux lèvres après une Odyssée de quelques jours. C’est parfois l’enfer, dans le Nord sur les pavés. Dans le Pilât quand le vélo est paralysé par un pneu crevé et que les mains gelées empêchent de réparer.  Et pourtant dans la nuit sur un vélo, on est si bien quand le soleil se lève, épanchant sur les moissons ses rayons rouges et réchauffants, comme un bouquet céleste qui au bout d’un balais, caresse doucement la rosée hors des champs.

Les panneaux, quand ils y en a, éblouissent les yeux lorsqu’on joue à les viser avec le guidon, puis laissent des tâches violettes qui passent sans qu’on s’en rende compte. C’est des noms d’endroits bien français qui passent, avec de temps à autre une belle surprise « Village de Poil », « Bienvenue à Berck », des noms à replonger dans l’enfance, à sourire béatement. La nuit des panneaux, c’est celle qui inquiète quand on passe près des bosquets et qu’on se risque à y distinguer des regards d’animaux illuminés. La nuit des panneaux, c’est celle qui redonne un peu de force pour pédaler jusqu’à l’ouverture des boulangeries, quand les kilométrages défilent alors que tout le monde est emmitouflé dans son lit. Un café, un croissant, la boulangère nous sourit et nous dit « Bonjour ! » avec l’air impressionnée quand elle ouvre le rideau métallique et que les braves l’y attendent, affamés comme des loups salivant. C’est le bonjour qu’elle dit avec entrain, avec la nouveauté et le plaisir de le dire aux combattants de l’obscurité, arrivés les premiers, c’est le bonjour esclaffé en même temps que la porte battante s’ouvre en laissant s’échapper une nuée de fumée imprégnée du parfum délicieux du beurre dans la pâte. Le boulanger, en maillot de corps enfariné et les cheveux tout justes gominés, sourit en faisant un signe de la main : les premiers clients à goûter les fournées du jour sont en plus motivés, se dit-il.

Quand on a englouti des menthes à l’eau, préparées vitement par Françoise sur injonction souriante de son mari, quand les croissants chauds qu’on a détaché en morceaux friables avant de les déposer sur la langue, puis qu’on a trempé le bout croustillant dans le chocolat chaud, quand tout ceci est fait alors il faut ce qu’il faut. On remonte à vélo. Le soleil a regagné ses quartiers.

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