Beaujolais hivernal: le mythe de Sisyphe

Nous sommes en Décembre, le weekend où Lyon célèbre la vierge Marie et la fête des Lumières. Au petit matin, je décide de partir dans le Beaujolais non loin de là pour aller tourner les roues dans un paysage de coteaux qui m’avait particulièrement plu au cours de mes premières errances. Pour ces longs kilomètres, je serais tout seul, et il s’agit de se réconcilier tant avec le vélo, délaissé pendant des mois, qu’avec du temps qu’on consacre à soi. Au programme: la route des vins à bicyclette.

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Le départ se fait dans un froid saisissant. Je sors tout juste du lit après un bon petit déjeuner augurant la longue journée qui m’attend, et déjà dehors le vent me gèle. Ce weekend là il y a un pic de pollution colossal, enveloppant tristement Lyon dans un cocon de pollution qui fait monter la température de quelques degrés. Lorsque je sors de l’agglomération, cap Nord Nord Ouest, les degrés tombent encore un peu plus. J’ai par précaution pris un masque de ski, des gants gore-tex, et des couvres chaussures en polaire. Rien ne me suffit pendant les vingt premiers kilomètres, je suis saisi. Je ne souhaite pas m’arrêter mais très vite mes bidons gèlent avec le vent, la vitesse. Le froid partout s’installe. Mon thermos quant à lui n’est pas adéquat pour le vélo, je dois m’arrêter pour boire. Je décide de faire ma première pause au Bois d’Oignt. Dans la vallée de l’Azergues, dans la chaleur de l’effort, de la glace s’est formée sur mon collant thermique. Je suis étonné, le compteur n’affiche que -9°c au plus froid, mais n’arrive plus à dépasser les 40 kilomètres heures sans que le frais partout s’immisce. Beaucoup rirons à la lecture de ces lignes – certains ont atteint l’Arctique sur un vélo. Mais apparement, même le sang des Flandres qui coule dans mes veines ne m’aidera pas ce matin: la vallée de l’Azergues me pousse à pédaler souple et à tourner les jambes. J’écourte les pauses, je profite de la vue, je chantonne sous mes épaisseurs polaires et j’enlève régulièrement le givre des plaques qu’il forme sur mon corps.

D’habitude, je mesure les distances aux odeurs. Les odeurs de sapins, de brouillard. Les odeurs de foin qu’on abat, ou celles de la boue et du goudron mouillé. Les odeurs de gomme, l’été, qui chauffent sur l’asphalte. Ici ça n’a aucun sens. Tout est gelé, la route, mon nez, les bidons, les odeurs. Je ne sens plus rien, si ce n’est l’odeur du thé et de l’ascension. L’odeur de l’ascension est celle du coeur qui bat au fond de la gorge. Il n’y a aucun intérêt à me chronométrer ce matin – déjà, j’avance. Très vite, je finis par la trouver cette odeur dans le Beaujolais: les vignes au soleil sèchent leurs rosées givrées, ça sent le chrome. Un chrome métallique, des reflets de groseille. Je passe devant des caves à vins, des vieilles maisons de familles en pierres dorées. À côté du “Beaujolais Nouveau” de négoce s’affichent des noms de vignerons sérieux, des souvenirs de gorgées appréciées avec le Saint-Nectaire, et beaucoup de noms inconnus.

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Toute la matinée je n’aurai de cesse de me battre avec le froid. C’est magnifique. Des vaches à poils longs, des Aubracs ou des Highlands,  me regardent passer. Le givre apparaît spontanément, dans un virage, dans un ombrage, il est là: inattendu. Parfois c’est quelques centimètres de neige, mais surtout de la glace qui s’est collée dans les hauteurs des cols et au bord de la route. La roue arrière en danseuse patine sur le givre, j’apprends à conduire plus léger, je répartis mon corps tant que je peux pour conserver la traction. La température a encore chuté en altitude, mais mon corps réchauffé et mes épaisseurs me permettent maintenant de descendre avec plaisir. C’est la montée qui est rude. En pente, je dois trouver un passage sans givre sur la route quand c’est possible. J’ai l’impression d’être Sisyphe, le grand supplicié qui pousse son rocher en haut de la montagne sans pouvoir l’empêcher de retomber dans la vallée. Toute la journée ce sera montée sur descente. Rythmer, pédaler. Encore. Pédaler. Rythmer.  Aussi, il faut accepter la défaillance parfois sur le givre car je préfère passer par le bord terreux de la route. Les coteaux sont raides, je suis mauvais grimpeur, mais surtout chaque mètre que je grimpe, je le glisse très vite en sens inverse pour tout recommencer. J’ai alors comme l’impression de satisfaire à la fois Éros, la pulsion de vie qui me donne tant de plaisir avec ces paysages et sensations, et Thanatos, la pulsion de mort que le coup de pédale douloureux dans l’ascension symbolise dans la peine.

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J’arrive au lac des Sapins affamé, déjà! Le froid semble être un bruleur pour les calories. Peut-être est-ce aussi les mois sans pédaler qui m’ont fait perdre l’endurance. Je rêve de trouver à manger et vite. Depuis de longues minutes, j’ai faim. Ce qui veut dire que c’est déjà trop tard: quand on a faim à vélo, c’est déjà que les forces diminuent et que l’hypoglycémie arrive. Heureusement, pas de fringale – une porte d’auberge au bord du lac qui s’ouvre, une cuisinière qui me prépare un sandwich de campagne. La salle entière est à moi, il y a des larges radiateurs et une véranda. Le bonheur m’enveloppe comme une lumière. La vue sur le lac est splendide. Je mange au chaud pendant que mes pieds et mes mains me picotent et reprennent leur souplesse. Café – en selle.

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La journée est encore longue, paradoxalement, car elle sera bientôt alourdie par la tombée de la nuit et j’aimerai arriver avant. Je passe à Cubize et décide tout de même de rallonger l’itinéraire par une grosse portion de forêt. Je préfère rouler plus longtemps au vert, que vite sur une nationale. C’est une décision que je dégusterai tout l’après midi, récompensé de la déclivité et de la solitude par la beauté des paysages. Je rejoins Meaux-la-Montagne, puis Saint-Niziers-d’Azergue après avoir passé de nombreux cols de sapins sous le soleil et les scieries.

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Après Poule-les-Écharmeaux je bifurque, à quelques kilomètres c’est la Loire. Je remets cap vers Lyon en évitant le Mâconnais tout proche, désormais, ce sera une longue portion de route large de deux mètres jusqu’à redescendre sur Marchampt. Par endroit, la route est recouverte à nouveau de glace dans l’ombre des épais conifères. Je profite de la beauté et du soleil qui me retombe dessus après le Col du Fût d’Avenas. Presque 10 degrés quand je passe au Gravillon de Lamure-sur-Azergue. Je roule du gravier justement et ce sol m’offre plus de traction. Je m’arrête brièvement à Dénicé sur une terrasse pour remplir le thermos de café, les bidons ont fondu et je peux les remplir. Je souris, il est 16 heures et je croise mon premier cycliste du jour. Un si beau weekend…

img_1529img_1507Si le matin je ne me sentais parfois pas à ma place dans cette nature où mon adaptabilité à  la météo était mise en doute, dès lors que les températures sont positives je profite pleinement du paysage en déconnectant avec toutes contraintes. Les routes impressionnantes sont tant sinueuses que bucoliques. J’en profite pour jouer avec les vaches en passant, faire des listes de vignobles à découvrir, admirer l’élagage des sapins de Noël et en apprendre un peu plus sur cette région dans laquelle je me sens si bien. Je me coucherai “par la nature, heureux comme avec une femme” disait Rimbaud dans Sensations. Et même tout seul, et même en décembre, ça valait le coup ces kilomètres.

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