L’archipel d’une seconde ‘Confluences’

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Archipel: n. m. (ital. arcipelago, du gr. byz. arkipelagos, mer principale).
1. Ensemble d’îles en groupe sur une surface maritime plus ou moins isolées entre elles.
2. Notion utilisée en géographie pour désigner un mode d’appropriation spécifique de l’espace entre des éléments isolés entretenant des liens importants et primordiaux.

    Rouler est une activité bienfaisante qui nous permet d’errer, de découvrir, et de rencontrer. Il y a plus d’un an, j’en éprouvais le besoin lorsque je contactais Luc, mon ami et l’organisateur des évènements Chilkoot. Sous la direction de la Compagnie des pionniers, nous décidions alors d’accomplir un rêve que nous avions en commun: 4 groupes d’amis allaient se rejoindre en fin de journée au Musée des Confluences de Lyon, depuis 4 villes différentes. Chacun roulerait 200 kilomètres depuis un même horaire de départ, avec pour objectif d’offrir une bière à l’autre. J’écrivais donc cet article pour préciser nos intentions tandis que Luc orchestrait le bal des réseaux sociaux. L’affaire était lancée pour notre petit collectif de cyclistes et nous célébrions notre succès, le samedi au soir, une fois les groupes réunis par le pédalage. La rencontre finissait dans une pizzeria lyonnaise, après bien des bières,  à mesure que nos sourires grandissaient. En 2016, après la première édition, j’en faisais donc le rapport ici: Récit d’une confluence cycliste.

     Cette année, nous décidons de remettre le couvert pour la deuxième édition. Avec joie, nous avons accueilli une foule de nouveaux visages. En voici mon récit.


     Je quitte Lyon vendredi 12 mai, après un déluge éreintant. Lorsqu’une accalmie perce, je m’évade hors de chez moi en ayant préalablement revisité mon paquetage plusieurs fois. Papiers d’organisation, nourriture pour la route, garde-boues installés, tout y est. Presque. J’ai oublié le “Pignon d’or” que nous avions gagné l’an dernier en arrivant les plus nombreux, mais je ne le sais pas encore.  Je monte en selle cap vers Marseille car je m’élance cette année non plus comme capitaine du groupe Nord (Dijon-Lyon) mais du groupe Sud (Orange-Lyon), tandis que Luc est au commande de la nouvelle Chilkootmobile. Il ne pédalera pas cette année, la logistique étant trop lourde.

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        La route est torrentielle lorsque je vise Orange. Tout s’imbibe. Je profite des paysages qui défilent pour manger. D’abord: un sandwich de campagne. Je suis encore proche de Lyon. Puis Lugdunum s’échappe et autour de 15 heures je suis bien loin, m’apprêtant à la fuir pour une nuit. Il pleut encore, je fends l’eau comme un enfant car mes gardes boues me protègent intégralement et complètent mon coupe-vent. Mieux que Moïse: les SKS Chromoplastic avec des bavettes découpées dans un classeur à la va-vite.

        Je mange désormais un petit bol de pâtes aux olives. Ma cuiller en plastique convulse et tremble sous le poids comme un ressort. Dans l’odeur de l’olive, la Méditerranée se rapproche. Passé Montélimar, il fait beau enfin.  Je sors mon téléphone, il est autour de 17 heures et mon micro ne marche plus à cause de l’eau qui a transpercé le sac étanche mal refermé.  Il faudra attende le lendemain au soir pour que tout remarche. En attendant, je lis un mail et réponds au message. Nicolas, dans le train, m’envoie “Beaucoup de foudre à Valence. Le train est immobilisé pour quelques temps.” Christopher se moque. “Fais attention Jean-Acier. L’acier, c’est conducteur.” Je rigole tout seul en tenant mon vélo et regarde le ciel. Ici, la lumière devient chaude, ocre, douce. C’est la lumière du Sud ; Montélimar se pavane entre les colonnes romanes et ouvre les portes de la Provence. Encore quelques cheminements à regarder le Rhône et repenser à la journée qui s’écoule. À bicyclette, on tente de dessiner en assemblant les bribes de ce dont on se souvient avant de partir. Mais sur la route se brise l’image d’Épinal. C’est en pédalant et en éprouvant les nécessités du voyage que s’impose le verbe libre. J’arrive enfin à Orange après avoir gigoté entre les couloirs du Rhône et tenu une conversation intéressante avec Sébastien, un passionné de toutes les formes de cycles qui me parle de VTTNET. À l’épicerie, j’achète des pâtes, du pain d’épices au miel, une bière pour demain,  et fait une brève ronde dans la ville avec ma bécane. Il est vingt heure et mes amis m’attendent.

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Sur Instagram, les mots suivants: “Orange – après une journée torrentielle mais bienheureuse. Le prix de l’amitié revient à @djangoisnotdead_ pour les gardes boues, cadeau original des vingt ans plus que jamais apprécié aujourd’hui.”

     Je suis accueilli par mes amis dans l’appartement que nous avons pris pour la nuit. Grâce à Bruno, nous profitons d’un sauna, d’un jacuzzi, et d’une grande douche à l’italienne. L’Italie me nargue encore, moi qui n’ai pas pu y aller, mais cette fois, sans amertume. Euphorique, je me glisse sous la douche chaude de cette appartement en réalité très bling-bling et aux fonctionnalités douteuses, mais sans me faire prier.

     Les derniers avec qui nous partageons l’appartement arrivent. Nous sommes au complet, Christopher, Martin, Bruno, Nicolas et moi-même. Dans ce capharnaüm, nous polarisons nos conversations autour du repas. L’un est parisien, l’autre vient du Vercors, où il créé sa brasserie. Et puis il y a Bruno qui vit à Montpellier maintenant, et Nicolas qui est “en cul de vallée.” Il ajoute. “30 bornes dans un sens, 30 bornes dans l’autre. Chaque sortie, chaque fois les mêmes: la vallée de la Tarentaise.” Nicolas travaille à Courchevel, sans internet et “à la radio”, il a la blague facile et la dérision amicale. Nous nous couchons tandis que je savoure ces évènements Chilkoot au devant desquels il est toujours délicat de s’endormir. Mes dernières pensées du jour vont à un “archipel”. Ce mot me traîne en tête depuis la Drôme. “La diversité fait le charme premier d’un archipel” avait écrit quelque part Erik Orsenna. Je n’arrive plus à retrouver sur mon vélo l’origine de la phrase, mais j’y pense et oui, c’est juste. Chilkoot en créant cet évènement nous permet de rencontrer un archipel de gens passionnés et aux personnalités marquantes. Un archipel mobile, vagabond, comme une toile d’araignée à tisser dans un geste de souplesse. Mais les toiles d’araignées sont solides et résistent aux éléments. Rideau, l’appartement ronfle à tue-tête.


     Il est 4h30. Le réveil sonne après une nuit dont les heures se comptent sur les doigts d’une main. Nous déjeunons. La “Confluence” commence à 6 h. Je quitte l’appartement une bonne demie-heure avant le départ pour aller accueillir les premiers participants. En m’habillant, j’imagine le tableau. Une trentaine de cyclistes de tous les âges que je me représente au milieu des vignes et sous le soleil comme une petite troupe gambadant. Aussitôt la bâtisse ouverte, nous constatons avec étonnement que dehors la brume est épaisse. J’étais loin du compte pour l’instant. On y distingue des ombres, des lueurs, et la nuit qui veille en rôdeur.

IMG_2937    En attendant les premiers, je regarde l’arc de triomphe obscur dans la nuit seule. La veille il était rayonnant, orangé, avec des arabesques tièdes. Il ressemble à un éléphant voûté dont les pattes et la trompe plongent dans le sol en plein cintre. Il est tôt, tout est calme. Je coupe le grand silence qui règne dans la pierre de l’arc de triomphe pour remonter en selle. Luc me fait signe et les premières voitures arrivent sur le parking tandis que le jour se lève dans une robe opaque.

18489589_829880263833805_1924494654388216967_o    Le départ est lancé après des vérifications des troupes. Nous sommes au complet, les feux sont allumés et les consignes rappelées tandis que les derniers participants collent l’autocollant de l’évènement en attendant l’écusson de finisher à Lyon. À 6h02, nous nous élançons.

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       Nous bousculons les silences de Provence dans le brouillard en traversant les village. Devant nous se dessine l’âpre sensualité de la vallée du Rhône endormie, tandis que nous faisons connaissance avec notre voisin d’épaule dans le peloton. Avec Thierry, qui roule comme à son habitude en pignon fixe, nous parlons en entrainant la colonne élancée. Des groupes se forment. Nous laissons partir Denis et Stéphane en position de contre-la-montre. L’an dernier, Stéphane était arrivé bien avant les autres et avait pris le temps d’aller nager et de s’acheter des vêtements. Nous les voyons s’éloigner, je reste avec le groupe. Eux arriveront trois heures avant nous. Matthieu, sur sa randonneuse Victoire, nous distance aussi mais nous le retrouverons joyeusement pour les burgers du soir.
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      Au dixième kilomètre, dans la pagaille des feux de croisements, deux cyclistes ont bifurqué sur la nationale tandis que notre nouveau tracé emprunte la départementale. Nous allons les rechercher avec Christopher puis entreprenons une remontée jusqu’au peloton pour ramener les rouleurs égarés. Après ce détour de quelques kilomètres, le gros du train est réuni. Nous roulerons désormais jusqu’à Lyon dans un chapelet de perles qui se tend et se détend: les plus nerveux partent en sprintant, nous les rattrapons souvent. Dans notre dos, des coupures se créent. Nous levons le pied de la pédale et allons les ramener dans les roues. Ils sont alors contents de venir prendre des relais derrière la conversation que j’échange avec Thierry. Les deux grands à l’avant, nous formons un mur et dans nos sillages nous entendons les cliquets des roues libres. Certains, petits et légers, ne pédalent plus beaucoup et en profitent pour hausser les blagues.

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     En roulant, je remplis le bidon de Thierry, parti sans eau. Il m’évoque pendant ce temps ses souvenirs de randonnées au long cours, ses projets qu’il souhaite que nous partagions, et souvent nous revenons à Charles Terront, un coureur français des années 1870-1890 qui le fascine. Saint-Léger, sur les traces de ce premier visage de la longue distance à grand bi, puis à bicyclette, oeuvre avec son vélo noir en son hommage. Il relie les différents îlots de l’archipel avec chaque fois la même détermination.

   Sur la route, le peloton congestionne les passages. Nous nous efforçons de rouler au près quand il y a des voitures, mais le partage des voies pose décidément de plus en plus de soucis. Sans grand étonnement, nous avons le droit à un panel de toutes les réactions. Nous saluerons plutôt ceux qui ont montré une compréhension bienveillante à ceux qui ont éprouvé un énervement malgré notre courtoisie, nos réflexes et la largesse des routes.

   À la moitié du parcours, nous désirons une pause pour récupérer ceux qui trainent et permettre à tous de récupérer quelques minutes. Nous faisons halte au Café des Sports de la Voulte-Sur-Rhône après 100 kilomètres, tandis que le soleil est définitivement de la partie.  Nous n’avons eu pour le moment que du crachin, un semblant de pluie, et une soupe discontinue de brouillard. En face du café, une course de 24 heures de karting se prépare et les habitants sont dans l’effervescence, comme nous l’étions nous-mêmes la veille. Les vélos s’empilent et les commerçants se frottent les mains: Orangina, Café, pâtisserie — tout y passe pour notre plus joyeuse gourmandise.

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© Chilkoot
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Laura, l’une des deux femmes de notre groupe, est en rose sur son magnifique vélo en titane. Elle porte les couleurs de Elles font du vélo  et prend de longs relais quand nous sommes derrières, tandis que ses compères se cachent dans son ombre.

Nous profitons de notre retraite dédiée à l’amitié et le vagabondage, avant de retrouver les autres participants qui ont eux aussi ceinturé Lyon.   La route multiplie les bosquets et les falaises. La puissance du Rhône a partout érodé la pierre et charrié des plaines entières. L’homme n’a fait que les asphalter, les endiguer.

Autour de nous, de l’eau.
De l’eau volage, entre deux airs au petit matin, sous une brume épaisse et pleine de condensation.
De l’eau dormante, sans cesse réveillée par nos roues dans les flaques avant l’arrivée du soleil.
De l’eau pressée, dynamique, dans le fleuve qui voyage en sens inverse de la barque que nous menons à un rythme de plaisance.
Et quand le vent s’arrête, les visages se redressent, les vues se dessinent autour des regards et les surfaces d’eaux semblent moins brouillées — c’est comme si les nuages flottaient sur l’eau désormais.

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Nicolas est un “ancien” de Chilkoot. Comme pour Thierry, nous nous sommes rencontrés au Born To Ride 2016 où nous avons échangés des fous rires sacrés jusqu’à la Sagrada Familia.

   Chose qui m’arrive rarement, je crève mon pneu arrière aux alentours de Saint-Romain-en-Gal. Le bitume mal enrobé sur le bas-côté a disséminé des morceaux de métaux disparates dans ma roue. J’essaie de réparer le tubeless, ça ne prend pas. Le lait gicle partout sur ma roue et dans les gardes-boues. C’est donc avec une chambre à air que je repars. Un peu plus loin, à nouveau, de nombreuses crevaisons. Elles se suivront comme si nous roulions sur les miettes acérées du petit-poucet aux abords de Lyon. 10 kilomètres, 3 crevaisons. Un pneu, un boyau, un tubeless. Nous prenons désormais du temps à avancer, minés par les avaries de la route. Nous sommes tous ravis d’arriver. Dans un virage, je chute sans conséquence sur la route grasse par inattention. On me fait remarquer justement que le liquide anti-crevaison, qui a dégouliné partout en essayant de reboucher le trou et que j’ai du retirer pour mettre une chambre à air, n’arrange sans doute rien à mon adhérence dans les virages. L’essentiel, c’est qu’il n’y ai pas de casse. Je remonte en selle un peu sonné et nous parvenons à Lyon après avoir attendu les premiers et les derniers sous l’auvent du musée. Il y a une foule de grognards sous le musée en forme de coléoptère. De Dijon, de Genève, d’Orange et de Clermont-Ferrand, Lugdunum est à nouveau le coeur d’un monde. Je regarde Luc, ravi comme moi, et nous nous attelons à continuer l’organisation — l’un s’occupe des photos d’arrivants, du buffet et de l’ouverture des bières qui coulent à flot grâce à Vélosophe et les apports de chacun, tandis que Cécile nous aide en échangeant les écussons avec les participants. Les plus malins laissent leurs bières tremper dans le bassin du musée afin qu’elles soient bien fraîches.

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Thierry, de nombreuses bières, un pignon fixe en acier, beaucoup de rires et moi-même à l’arrivée. L’ensemble des photos des finishers sont disponibles ici: ” Les Conflueurs? De l’amour dans la besace !”

Quelques heures plus tard après les douches, alors que la majorité du groupe s’est évadée vers ses pénates, nous nous rejoignons en comité restreint au restaurant. L’un d’entre nous, blessé quelques jours auparavant, sera hissé en haut de la mezzanine du Ninkasi pour qu’il puisse y festoyer avec nous.

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© breakdechasse

  Je tenais à vous remercier individuellement pour vos participations à cette seconde édition de Confluences. L’adage “plus on est de fous, plus on rit” semble y avoir bien été démontré et ce jusqu’aux burgers & bières du soir. Chacun à votre manière vous donnez au cyclisme tel que nous le fuyons un coup de vieux, et vous offrez à des aventures telles que celles ci leur plus belle résonance. À toi: Fabrice, qui pédale souriant, après une greffe. À toi: Denis, qui te défoule après une vie lourde pour des épaules d’homme. À toi: Bruno, qui bidouille tes bidons de vélos avec une tétine de biberon pour chats et qui rêve de prendre ton envol dans ton futur avion. À toi: Jean-Pascal, qui collectionne les oeuvres d’arts à deux roues. À toi, enfin, celui que j’attends de mieux rencontrer l’an prochain et qui me laissera impressionné, j’en suis sûr, comme Benjamin qui fait un trackstand de l’espace pendant qu’on attend au feu. (Trackstand: rester debout sur les pédales à l’arrêt)

    Car si le vélo y est bien un prétexte pour rencontrer, Confluences présente le temps d’une pause de quelques heures dans nos vies diverses, des amis étonnants et débrouillards, taiseux et profondément drôles qui se découpent dans des paysages chargés d’histoire. Partager un verre de malt, fumer un cigare comme Stéphane avec un air de parrain italien, ou ôter une chaussure coincée sur le pied de l’un d’entre vous: ces gestes sont chargés de sens quand ils sont accomplis après que nous ayons ralliés 20 200 kilomètres de routes au départ d’un large archipel, pour boire des bières et rigoler ensemble en fin de journée.

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Veuillez m’excuser pour ceux qui n’apparaissent pas sur cette photo. Il en manque beaucoup…

18422476_829918977163267_8059700312861763686_oVoici quelques lignes que vous avez rendues possibles et que j’espère partager à nouveau l’an prochain.

Aussi, une vidéo de l’évènement est disponible ici: CONFLUENCES 17 on Vimeo.
À bientôt sur les routes, J-A.

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Le vélo, sport qui vous tatoue de deux éléments: (1.) Le sourire large jusqu’au oreilles. (2.) La tâche de cambouis sur le mollet, signe d’une transmission particulièrement sale et d’un pilote contorsionniste.

PS: À Christopher, de la coccinelle, la redonnante “Lapierre qui roule n’amasse pas mousse…”

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