L’aventure de la longue distance en fixe, une hérésie ?

Quelle ne fût pas ma surprise, quand tout récemment j’ai annoncé vouloir me reconstruire un vélo à pignon fixe sur internet, et qu’immédiatement on m’a annoncé les fagots du bûcher.

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“La longue distance en fixe? Mais c’est stupide! C’est irrationnel ! Pourquoi faire ça?” semblaient être les affirmations les plus fréquentes en guise de réponse. J’ai décidé de vous présenter mon point de vue, légèrement différent, qui est le fruit d’une réflexion personnelle sur le sujet. À plusieurs reprises, j’ai déclaré que mes prochains voyages sans objectifs seraient en pignon fixe, avec un appareil photo argentique. Rouler avec un vélo qui n’a ni vitesses ni roue libre, c’est vivre dans un autre temps et se compliquer la tâche me direz vous? Pas vraiment…

J’ai roulé avec le discret mais magistral Thierry Saint-Léger au cours du Born To Ride 2016, ce qui a été pour moi l’élément déclencheur de cette décision. Saint-Léger, en hommage à des héros anciens, roule en pignon fixe et il le fait bien, cumulant les cyclosportives de renom aux exploits personnels comme la traversée des Alpes ou des Paris Brest Paris en fixe, mais je m’arrêterai là car connaissant le personnage, il n’aimerait pas spécialement qu’on enrobe son nom de trophées. Hannibal avait traversé les Alpes à dos d’éléphant, Thierry le fait à la force de ses jambes, en s’inscrivant à son tour dans les mythologies. D’abord, à chaud, j’évoquais en rigolant que je partirai la prochaine fois en fixe. Puis, un peu mûri par cette expérience que je n’arrive pas encore à coucher sur le papier tant elle est vaste, épique, et enrichissante pour le gamin que je suis, c’est devenu une évidence. Voici mes quatre plus grandes motivations.

  • Mon problème majeur dans la gestion de l’effort, ce n’est ni la fatigue des jambes, ni les problèmes de selle ou autre, c’est juste de “garder du fuel”. C’est-à-dire que j’ai énormément d’énergie, ce qui est loin d’être un avantage dans mon cas étant donné ma grande vacuité à en gaspiller. Je relance, je “punche”, je fais le fou…Et je manque de rigueur pour être, comme un métronome, le plus apte à faire profiter mon corps dans ces longues distances. C’est dommage. J’arrive à perdre parfois une journée sur des camarades de route qui pourtant sur le papier ont absolument un rythme similaire au mien. Mais je m’épuise avec mes vitesses en relançant toujours. En pignon fixe, je ne me connais pas ça. Sur toutes les longues distances (pour le coup j’entends ici longue distance comme supérieur à 120 kilomètres) à pignon fixe, j’ai ressenti cet effet que c’est le corps qui dirige, à la sensation, et qu’aussi bien le compteur que les capteurs de cadence ou de rythme cardiaque sont inutiles. Un seul développement, on tire – on pousse, ça avance et on se concentre sur autre chose. Le paysage, le parcours, les amis. J’en viens à mon point numéro 2.

  • Le pignon fixe intervient sur le corps comme un couple. Impossible de tricher, chaque pente qu’elle soit à grimper ou à descendre est révélée par le coup de pédale. Certes, on aurait tendance à penser que je me facilite plus la tâche en roulant en vélo de route à 22 vitesses dont l’une suffit à grimper le Ventoux sans forcer et l’autre à sprinter en descente. Mais a-t-on vraiment besoin de tout ça ? Il y a dans l’aventure de la longue distance un esprit général qui de plus en plus, consiste à refuser la performance au profit de l’aventure. L’idée n’est pas de donner l’impression qu’on a traversé le pole Nord. Dans mon cas, je me fiche de faire Vézelay – Barcelone en une heure de plus ou de moins, en revanche, apprendre à lever la tête et regarder le paysage, sentir que la transmission répond, ça me plait. Le deuxième argument serait alors de dire que le vélo de route est une machine là ou le pignon fixe est un outil. C’est peu être personnel mais j’ai l’impression que la performance domine le milieu de la route et rend les gens fous, du dopage à la triche en passant par l’obsession des watts. Je suis jeune, j’aime pas spécialement jouer avec les chiffres et je tire mon plaisir dans le contraste plus que dans l’exploit. C’est parce que parfois je lutte physiquement que j’apprécie d’autant plus l’expérience humaine derrière le milieu de “l’ultra”. C’est toujours l’humain qui prime derrière l’artiste et devant la machine. Comprenez, la vitesse tue, le plaisir lui fait vivre. Je n’ai jamais réussi à ressentir sur un vélo de route cette sensation étrange que je ressens sur un pignon fixe, sinon de faire qu’un avec mon vélo, il s’agit surtout de ressentir la route, de vivre chaque portion, de s’amuser sans performance en tête. Mon article Désolé Brigadier, je pense, transpire cela bien plus que des voyages en vélo de route qui furent pourtant grandioses mais moins amusants.

  • La transmission d’un vélo de route est certes merveilleuse et incroyablement assistée (les vitesses se passeront bientôt toutes seules comme sur les moyeux Nuvinci) mais elle n’a jamais eu l’attrait d’une transmission directe. En retirant mon dérailleur juste avant Perpignan pour finir l’aventure en singlespeed, je me suis dit “au pire c’est fini, au mieux tu essaies d’aller jusqu’à Barcelone et toute manière tu t’es déjà éclaté sur 600 kilomètres.” Je ne pensais pas que le premier col que j’allais grimper après ça serait en souriant et en vantant les avantages d’une transmission directe. Tu pousses, ça part. Zéro temps de latence. Il n’y a pas les galets du dérailleur, il n’y a pas les virages de la chaîne entre des artifices pour la tendre, tu sens directement les cliquets de la roue libre au feu rouge, tu sens l’aspect du bitume. Et je n’étais qu’en singlespeed.  C’est subtil, mais c’est la nuance qui fait la vraie beauté. Instantanément j’ai compris que vendre mon dernier pignon fixe était une grosse erreur.

  • Qui dit absence de dérailleurs et de pignons supplémentaires dit aussi pas de leviers intégrés, pas de roue libre, et moins de cables…Donc moins de casse. Faire 300 kilomètres en pignon fixe est une chose, maintenant faire 300 kilomètres non prévus en single speed en est une autre. D’autant que pour le coup j’avais deux inconvénients: pas de choix de mon développement car c’est dépendant de la seule ligne et tension de chaîne possible, et un plateau ovale pour compliquer le tout. En pignon fixe je suis ûsr que l’obstacle aurait été moins grand car je l’aurai anticipé (ce qui change beaucoup niveau moral) et que je l’aurai réflechi (ratio adéquat aux Pyrénées orientales par exemple). Je continuerai d’utiliser mes plateaux Doval en route, mais pour le pignon fixe c’est pas du tout indiqué pour des raisons de tension de chaîne mais aussi et surtout car on grimpe beaucoup plus facilement en pignon fixe du fait de l’inertie en l’absence de roue libre.

J’espère avoir répondu à certains. Cet article se risque à être un peu trop technique mais j’espère qu’il réconciliera des rouleurs à lever le nez du guidon et à apprécier la sensation de rouler différemment, d’autant qu’en longue distance, ce n’est jamais celui qui roule le plus vite qui arrive le premier… Le lièvre et la tortue, en somme.

 

 

 

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2 thoughts on “L’aventure de la longue distance en fixe, une hérésie ?

  1. Tres belle vision du vélo, un rexte tres agréable lire.
    Le jour ou j ai enlevé mes dérailleurs , fut un jour a patt.
    Depuis, mes velos sont en single speed.

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