L’épopée espagnole: ode à la liberté.

C’était il y a pile un mois. Il s’est passé près de 80 heures entre mon départ de Vézelay et mon arrivée à Barcelone. À peine quatre jours dans lesquels j’ai perdu tout repère temporel, toute notion de l’espace. Ces quatre jours ont été énormes et inoubliables. Ils ont duré deux semaines dans ma tête,  et comme des mignardises d’enfant dont on se souvient quelques années après, ils marquent avec délice.

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“On croit faire du vélo, on ne fait que des rencontres” dit Alain Puiseux. C’est exactement ça, les compagnons de route au départ, j’en connaissais peu: François Paoletti, Luc Royer, Alain Puiseux, et le Joker aka Thibault Lataillade avaient roulé avec moi le brevet des Confluences. Ensuite il y avait ceux que tout le monde connaissait par nos réseaux: Alexandre Bourgeonnier et sa chérie, de la TCR, Gregory et Ast, les lyonnais, et pleins de nouveaux visages. On se prépare, on fait les vérifications en buvant des bières et en riant après avoir fait tant bien que mal une sieste dans le parc de la cathédrale. “Barcelone, c’est tout droit puis à droite” s’exclame mort de rire Matthieu Lifschitz en regardant la vallée.
Puis il y a eu Christopher. Christopher, c’est l’homme qui m’a chargé de motivation pour 1000 kilomètres. Je le connaissais de Confluences. Il ne roulait pas le Born To Ride ce soir là, mais après une journée de taf sur Paris (il est coursier) il a enjambé son vélo encore une fois pour venir jusqu’à nous “histoire de saluer avant le départ”. Huit heures de vélo en guise d’attention amicale. Sa sérénité, la facilité avec laquelle il roule: c’est le Confucius du vélo. Il y a pleins de gens que j’oublie ici, comme Elisabeth, Thierry qui m’a tant inspiré, mon pote Dan qui a rien lâché dans la vie comme en sport, ou Edgar qui a fait sa route à coup de bière et de galères. En gros: c’est la jungle des passionnés, de tout genre et de tout âge. À table, je dîne avec la Team Cyclosportissimo qui est tout autant orientée performance que je suis orienté plaisir mais pourtant les mecs sont passionnés à bloc. Dans les derniers instants avant le coup de sifflet du départ, on est chargés d’adrénaline pour ranimer tout un hôpital, on est là, on voudrait être nulle part ailleurs: entre potes pour 4 jours.

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Le départ a été lancé, minuit et sous la pluie. Pendant l’heure avant le grand départ de la cathédrale de Vézelay, sans raison, je sentais le stress monter. Les gencives qui font mal, le trac, la boule au ventre, impossible de dormir alors qu’il aurait été plus qu’avisé que je fasse des siestes comme tout le monde avant le départ. Ensuite les heures sont devenues flottantes, la France un gigantesque tapis roulant pour l’éclate de tous les potes sur la route. L’univers entier devenait un rail, sur lequel nous glissions imperceptiblement vers Barcelone malgré des souffrances et des fous rires, malgré l’immense diversité des panoramas  et des conditions météos auxquels nous avons été exposés. De la grêle qui troue mon k-way les premières heures. De la pluie aussi, qui casse le peloton et dissipe les faisceaux de nos phares. La première nuit s’est passée très vite en traversant l’Ouest du Morvan dans l’obscurité, sans trop voir les coups de culs, on ne s’épuise pas trop. Pour faire passer le temps quand personne ne parle, je pense à Stevenson et ses explorations. Comme Stevenson, “En vérité, je ne voyage pas, moi, pour atteindre un endroit précis, mais pour le simple plaisir de voyager.” (Voyage avec un âne dans les Cévennes)

    Pas de panorama donc, que du noir broyé par nos phares mais on peut deviner, en connaissant bien les routes, le paysage fait de collines érodées et de vaches endormies. 6 heures après le départ Edgar (en pignon fixe) et Elyasmina, ma coéquipière, sont en gros manque de sommeil alors on fait une pause pour une micro-sieste. Je pète la forme, hyperactif à mon habitude, mais le pire est à venir et je manque d’expérience, alors je reste avec Eli comme promis.  Elle n’avait pas eu de repos la veille avec la grève de train et moi je n’ai pas réussi à fermer l’œil jusqu’au départ de la course. Je suis son expérience et on dort par terre, n’importe où. Vingt minutes et on est repartis pimpants et souriants. C’est comme si on avait remonté d’un cadran le mécanisme: pour les huit heures qui ont suivi on a passé des bleds en s’éclatant comme des fous dingues. Tantôt on dépassait le groupe de devant, tantôt il nous reprenait. Encore de la pluie jusqu’à Clermont par averses. Tout s’est joué à chaque fois aux pauses, un café et un croissant par-ci, enlever une épaisseur de tissus, patati… Très vite, on passe Moulin et l’Allier. C’est sublime, à couper le souffle. Je connais pas du tout la vallée de l’Yonne. Pendant la nuit j’avais presque regretté traverser autant de paysages sans rien voir, mais il faut dire qu’avant le départ j’avais fait 4 heures de vélo sur des chemins de la randonnée de Saint-Jacques de Compostelle, qui débutent à Vézelay: c’était incroyablement beau.

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Avant le Puy
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Clermont – Le Puy
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Clermont
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Moulins
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Island

Après Clermont, on est quelques uns à se séparer. Avec Ely, François et JP, on grimpe le long de la D43, une route splendide qui grimpe entre les carrières de pierres, les voies forestières et l’écoulement d’un ruisseau. C’est tellement paisible, sauvage, accueillant que je me fais la promesse de revenir y camper en l’empruntant dans le sens de la descente cette fois… En haut des cols, toujours le même rituel: on grignote un peu de salé, on se couvre pour la descente s’il se fait tard. On se sépare de François et JP qui font la sieste en haut d’un col.

À l’orée des villages, l’habitude est prise de guetter les églises, comme Proust admire le clocher de Martinville, nous devenons expert à l’identification des églises, au jugé de leur distance. En entrant dans les villes, c’est la première chose qu’on cherche: “elle est où l’église pour le checkpoint?” Les cathédrales défilent une à une… Un peu partout sur la route, qu’on soit le groupe de tête où la fin, Luc était là au coin d’un virage – l’ange gardien – qui prenait des photos, motivait tout le monde, indiquait les prochains check-points, et pour ma part…M’a assisté.

“Comment va t-il faire pour expliquer à tout le monde qu’il a eu une assistance dans une course sans assistance?” Ai-je entendu dire à mon sujet.

Bah c’est simple. Autour du Puy je me sentais fatigué. J’ai roulé et roulé encore car avec Ely nous avions prévus de dormir à Langogne, ce qui imposait une fois les deux checkpoints passés (Clermont et le Puy) de continuer à rouler encore jusqu’à 2 heures du matin. Soit 26 heures sur le vélo depuis le départ de la course, sans vraie nuit. Sauf que juste avant le col du Ruydol, en gros après l’énorme coup de cul de la sortie du Puy et les kilomètres après, j’étais à la limite de m’endormir sur le vélo et j’étais passé en mode “pilote automatique” plus que foireux. Du coup, petite sieste en bord de nationale, dans un froid bien venté et avec le corps épuisé tout tremblant. L’aubergiste nous attendait depuis des heures, et, à juste titre, j’agaçais Ely qui serait sans doute arrivée à l’heure sans moi car elle a bien plus d’expérience.  Le dimanche 12 au matin, on est parti de l’auberge avec une position confortable dans le “classement” même s’il ne s’agissait pas trop d’une course, et je me suis rendu compte que Ely avait raison: il fallait faire les 1000kms dans une tranche horaire de 65 heures. Sauf que le soir tombé, je ne me suis pas senti refaire une nuit qui me conduirait jusqu’à l’endormissement. J’ai laissé Elyasmina partir. Je voyais pas l’intérêt de couper tout droit dans les paysages magnifique sans le voir, car il aurait fallu rouler de nuit, et de terminer encore une journée à 20 heures de selle épuisé.

François m’invite chez lui, autour de Béziers. J’ai passé une deuxième journée de folie en descendant les gorges jusqu’à Alès puis en entrant dans les Cévennes… J’ai pas envie de forcer. Je décide de dormir de minuit à 3 heures, histoire de quitter les lieux au lever du soleil après un gros petit dej’. Mais quand on voyage rien ne se passe comme prévu: du coup, en mode zombie, j’éteins mon réveil. Je ne me réveillerai que quelques heures plus tard, en même temps que François  mort de rire devant ma tête affolée et notre ami Jean-Pierre, qui dirige le club de Pantin et qui a été, lui aussi, un soutient génial dans cette aventure. Ils me sortent de mon sommeil comateux, je décide de partir d’une traite dans mon coin à un moment où je ne suis pas hyper lucide. Tout va bien, je m’amuse dans un premier temps en mangeant des salades de fruits sur les prolongateurs, puis des Orangina sur le vélo, puis des kitcats, puis…

13443131_1771353786432983_5638926984283552936_oJe passe Narbonne à un gros rythme, mais fatigué et ne prenant plus de plaisir tout seul, je coupe à travers les vignes sans faire attention à ce que je fais et la c’est le drame. Je suis dans un col de gravier, j’ai cassé ma patte de dérailleur. Je décide de réparer, zen. Deuxième drame: ma chaîne est irrécupérable. Me voilà équipé d’une draisienne !

13422182_1771355466432815_1670700052802024560_oJe suis isolé du reste de la course, aucun moyen de savoir où sont les copains. Aucun moyen… À part Luc. Je fonds en larmes, j’ai soif, je suis perdu, j’ai plus de vélo qui roule. Plus de vélo qui roule? T’es sûr ? J’ai une idée. La descente du col fait 10 kilomètres. J’appelle Luc, il doit sentir que je suis déconnecté et me dit qu’on se retrouve en bas. “Le môme” a fait une connerie! Je monte sur le vélo en mode draisienne, les pédales tournent dans le vide. Je roule 6 kilomètres sans freiner et je m’endors au lieu voulu au bord de la route, en attendant Luc. Je veux la finir cette aventure!

Il m’emmènera au Décathlon Narbonne acheter une chaîne histoire que je puisse finir en singlespeed. Ils n’ont pas de pattes de dérailleurs de secours, pas même de chaîne 11 vitesses. Tant pis, je vais prendre une 10 vitesses, je vais bidouiller avec les plateaux Ovales. Je salue cette fois le Joker Lataillade, qui m’a sauvé la suite du brevet en me confiant sa place dans la voiture assistance pour quelques kilomètres. Luc, comme toujours, est magistral dans son organisation bien huilée et humaine. Je croise Alain Puiseux. Il me remonte le moral sans s’en rendre compte: roulant tout seul, il est exténué. Il prend le temps de photographier, d’écrire, de saluer. Il roule sous la pluie et je sais que nous partageons la même chambre à Barcelone. Pas de doute, j’y serais!

À Perpignan, après des belles heures de débrouille et une sieste improvisée, je décide de repartir avec les idées claires en compagnie de Thierry Saint-Léger, qui est en pignon fixe et donc qui sera la personne avec qui ça devrait le mieux passer pour moi, sachant que je n’ai plus qu’une vitesse et les Pyrénées orientales devant moi. En attendant, on mange aux Platanes et on abuse de moqueries avec Thierry et François.

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La suite de l’épopée, c’est le bonheur 100% brut de béton armé. Nous formons un collectif amical qui s’arrête pour se baigner à Collioures, puis pour draguer des vieux cyclos en mode blogueuses modes. Ensuite on se tape des éclats de fatigue avec quelques uns de mes compagnons les plus chers dans cette aventure: Nico, Jp, François, Thierry. Tellement de souvenirs dans cette photo que c’est mon fond d’écran depuis un mois!

27596024683_95755d6807_o.jpgOn est assis là en haut de “talus” (comprendre: des petits cols méchants mais magnifiques) au devant d’un poste frontière abandonné entre la France et l’Espagne. On riait aux éclats alors que les gens nous prenaient pour des douaniers. La frontière est ouverte depuis des années coco! On aurait presque pleuré de joie et oublié notre tête ici, sans raison, juste un bonheur mérité et épuisé. Par la suite, une alternance de beaucoup de croissants aux amandes, de tapas aux anchois et de trucs gras et salés en tout genre nous a emmené jusqu’à la Costa Brava. Un paysage somptueux fait de pierres dorées et de mer bleu azul. Le chemin côtier nous guide droit sur Barcelone, en nous tirant la bourre dans les montées et en prenant des photos pendant les descentes. Thierry m’apprends des choses en laissant couler son expérience sans s’en rendre compte. François oublie ses lunettes en haut d’un col, pas grave: il va remonter! En somme, c’est l’éclate. On se croirait dans une sortie entre pote du dimanche… Au bout de 700 kilomètres non stop.

Bon sauf qu’en fait on décide de retarder tout ça, n’ayant pas envie que ça se finisse. On s’endort sur une station essence espagnole (désaffectée?) en se construisant vaguement un lit en pneu de camions et couvertures de survie. Malheureusement, ce genre de délire ne dure qu’un temps et une fois réveillés on est gelés et affamés alors on va piller les revendeurs de tapas ouverts à Tossa del Mar et globalement tout les villages sur la route. JP s’occupe de traduire en espagnol pendant qu’on se tortille de rire, alors que Thierry croque ses anchois un à un sur le ton de ” Cé pleine d’oméga 3″ (accent du sud inside).

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En bref, c’est l’éclate pure. On finit la route entre bons potes, avec Nicolas Bourrin qui arbore son maillot de Courchevel devant des espagnols qui ne comprennent pas pourquoi François se dandine sans poser les fesses sur sa selle, avec sa tenue POC toute neuve, pourquoi JP a mis des serflex sur une sacoche de selle et pourquoi je n’ai plus de dérailleur. La route est toute droite jusqu’à Barcelone, ça devient une guerre des nerfs. Les panneaux se trompent en rajoutant des kilomètres alors qu’on aurait cru les avoir roulés. Dans la baie, sur la N11, on voit la ville de l’autre côté et on roule sous le vent en plein soleil, autour de midi, chaque kilomètre est une torture et les panneaux en rajoutent. En arrivant, je m’énerve sur ma roue arrière qui pour la 10ième fois a décidé de se décentrer à cause de la tension de chaîne irrégulière du plateau ovale sans dérailleur. Je relève la tête, il n’y a plus le groupe car JP ne m’a pas entendu…Pas grave! Encore une fois je suis tout seul, j’en profite pour faire un détour par Barcelonneta et ses travailleurs journaliers chiliens qui me regardent bizarrement. Puis je roule jusqu’à la Sagrada Familia, je retrouve tout le monde et je m’allonge sur le trottoir-finish pendant une demi heure avant de comprendre où je suis.

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Ce que Barcelone retiendra de moi: une dizaine de repas chez Mac Do, Burger King et des tapas alternés en deux jours pour essayer de me rassasier, chose que je n’arriverai pas à faire avant d’être dans le train du retour. Dans le train pour Lyon, après avoir réussi un emballage sommaire du vélo, je parle avec un guide de montagne de Chamonix et une Catalane qui a peur des paysages qui défilent. Le train espagnol est génial: télés, écouteurs, repas offert, clim… J’adore.

Ce que j’ai ressenti au cours de cette événement c’est une gigantesque leçon de vie en intra-veineuse. Du plus calme au plus surexcité, tout les participants m’ont appris une chose au moins, de l’humilité à la sérénité, du confort à l’épuisement. De la douleur aux éclats de rire, de la pluie et la grêle dans le Morvan à la canicule ibérique, c’est une semaine de vie bien condensée! Dans l’adversité comme dans l’amusement je me suis forgé des amitiés fidèles et honnêtes. Dans la stupéfaction des paysages ou la fatigue à l’épuisement, j’ai découvert tant de choses que je soupçonnais à peine. Ce brevet m’a appris que même si j’ai très peu souffert sur le vélo, j’aurai pu gérer mieux l’effort car  le plus dur était après l’arrivée: je ne pouvais plus trop poser un pied par terre à cause d’une périostite qui me bloquait la jambe droite. Le bilan de tout ça, c’est que j’ai été contraint de rouler en singlespeed sur la fin à cause de mon erreur par manque de lucidité et que ça m’a conforté sur le fait que non seulement c’est faisable, mais en plus c’est grave fun de rouler sans dérailleur avec une transmission directe.

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À bientôt sur les routes, sans nul doute!

JA

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2 thoughts on “L’épopée espagnole: ode à la liberté.

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