Lyon-Annecy: les confessions

Route départementale 302. Pusignan, Rhône.

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Imaginez que tout ceci avait démarré bien sèchement, dans la joie pourtant. Nous remontions vers l’Est, droit vers le soleil. La route et l’air, tout deux imprégnés de rosée, rivalisaient avec nos vélos et la chaleur grandissante.  À ce stade, je ne connaissais déjà plus l’heure exacte, aux alentours de sept heures du matin peut-être puisque j’avais encore mes phares Supernova allumés, mais qu’est-ce que cela pouvait changer? Nous étions aux abords de Pusignan, dans le département du Rhône. Le départ avait été aussi explosif que surprenant, nous passions à peine une heure après notre départ dans un coin que je croyais connaître, mais pourtant je n’avais jamais vu ces vallées bucoliques, je n’avais jamais eu vue sur de telles gorges à ce point hors du temps et dépeuplées. Il nous a fallu un moment pour réaliser la beauté de ce lieu, essayer de conserver la magnificence de l’instant. C’était un peu comme se réveiller le corps tout ankylosé, les yeux pourtant face au monde comme jamais. J’avais Ritornare de Einaudi en tête, rien ne collait mieux à l’instant. Django, mon bon ami Django, avait les jambes autant que moi-même. On filait à toute allure dans les champs. On allait voir Rousseau, mais j’étais déjà avec lui, dans nos rêveries. Il était déjà là, des heures d’errances nous ayant rapprochés et l’idée de le retrouver lui, ainsi que madame de Warens, au bord de cette fontaine m’enchantais.

Au loin devant nous,  le soleil naissant étendait ses bras rayonnants, rendant un hommage à sa manière au petit pèlerinage littéraire. C’est en regardant la campagne vidée et ses paysages parfaits de grandeur que nous nous reconnections avec le monde, quittant le jeu latéral de nos vies et de nos conditions, retrouvant à pleins poumons la vie libre et ses forces. Nous allions où nous l’avions décidés, droit au but, avec la satisfaction d’un enfant qui accompli son premier pas. Rien que des vélos tournant comme des horloges, rien que des enfants heureux pédalant en haute cadence et puis rien qu’un univers autour d’eux défilant à travers notre balade, comme si nous traversions un épais flot d’air et que tout s’écartait sur notre passage en rentrant chaque fois un peu plus dans nos coeurs.

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Morestel, Isère. Un peu avant dix heures.

Le parcours emprunté jusqu’ici, j’insiste, n’est qu’extase des sens. Une vaste traversée aux allures d’un souffle de jouvence pour le sprinter que je suis, c’est un délice. C’était remarquablement plat, nous allions très vite en ne descendant jamais sous les 30. La chaleur n’était pas lourde, au contraire, comme nous elle jouait encore à s’échauffer. Juste au devant de nous, les plus jeunes montagnes des Alpes grandissaient, formant des petites barrières entourées de leurs aieux juste derrière. Massifs et imposants, leurs aïeux protecteurs semblaient nous attendre à leur pieds, impatients de récolter sur leurs flans nos sueurs pour grimper jusqu’à leurs cols.

Juste dans mon sillage, mon ami Django se réfugie, blotti sur son vélo en acier derrière ma prise au vent, se laissant aspirer. Il était dix heures, nous venions de passer les 100 kilomètres. Ses roues carbone ronronnaient certes avec beauté, mais une pause s’est imposée.

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Rives du lac d’Aix-les-bains, Savoie. Quelques part autour de 11 heures.

La roche, nous nageons dans la roche. À gauche, à droite, partout rien que de la pierre brûlante. Nous n’avons presque plus rien à boire, presque plus rien à manger. Il reste 15 kilomètres à rouler (dans nos têtes), et nous profitons avec délectations des paysages. Naïvement, nous admirons les montagnes. D’un coup, on comprend: aux rives du lac surplombent la cordillère de la Chambote, une vaste montagne aux formes de rectangle haute de 700 mètres. Nous allons devoir y passer. L’ascension est d’une douleur insondable, nous n’avons pas trouvé d’eau en bas et je laisse Django en bon grimpeur qu’il est filer à toute allure devant, il finira 5 petites minutes avant moi. Je n’ai aucune idée de quand ça va se finir, ce boudin de granit à l’air de grimper un moment et ce n’est pas une pente pour faire semblant. Je crois avoir laissé ma dernière étincelle d’énergie dans le col du chat, quelques bornes avant. Un vrai cagnard m’assène de ses brûlures, je n’ai rien pour me mettre à l’ombre. Mon vélo est bouillant. Calvaire.

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Le pire n’est même pas la pente, le pire n’est même pas les jambes. Le pire c’est le manque: le manque d’eau, de virages (le col est parfaitement rectiligne à 10% minimum sur plus 5 kilomètres), de nourriture, de tout en bref. J’arrive à garder le souffle malgré des gros coups de barre, rattrapant un peu Django l’éternel montagnard qui a monté ça en trois coups de cuiller à pot, me laissant déconcerté. À peine vois-je le bout du tunnel, que des cyclistes très gentils nous offrent à boire et à manger avec l’aide des habitants. L’hospitalité savoyarde est avérée!

Avant de redescendre, on jeta un oeil au dos. La vue est incroyablement belle ici. Une plongée de 700 mètres sur un lac turquoise et je ne peux que penser à Rousseau, qui disait en ces mots ce que je ressentais ici: “Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur.”

L’homme s’y connaît, il a fait les mêmes routes que nous aujourd’hui, mais à pied sans tunnels pour l’aider, et ce depuis Genève jusqu’en Italie. Je fais la course avec lui en somme.

Django m’envoûtais  de sa roue libre Campagnolo pendant toute la descente, sorte de cliquetis doux et joyeux.

Nous avons continué de rouler un bon moment encore.

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2900 mètres d’ascension après notre départ de Lyon. Juste avant Annecy.

Nous avions tout simplement grimpé 2000 mètres de plus que prévu. Le moral en vrac comme le corps, nous nous accrochions aux kilomètres restant comme signes d’une aventure réussie.

Dehors à l’ombre 35 degrés tapaient 35 fois le sol de leur poids. Nous en ressentions 50 au soleil et sous l’effort. Pas de vent, rien qu’une pente, douce il est vrai, mais à quoi bon? Nous n’avions plus les jambes. Je roulais dans les 20 kilomètres/heure ou quelque vitesses approchantes, suivi de Django, avec la ridicule impression de bomber aussi vite que Bradley Wiggins ; nous faisions pourtant du surplace. La moyenne chutait, nos corps se mettaient à partir dans un état bizarre de fatigue. Je voyais flou, j’avais trop chaud. La musique que je venais de mettre dans les oreilles me dopais, mais je culpabilisais pour mon frère d’armes Django qui souffrait derrière sans que je n’ai bien plus d’énergie que lui pour autant. Après 3 chaînes de montagnes et 5h40 de “roulage”, on s’arrête dans le premier restaurant venu. La satisfaction est énorme, on est arrivés. En déboulant à Annecy, après une douche et une sieste à l’ombre, j’ai compris pourquoi il avait embrassé madame de Warens ici. Il ne pouvait pas y avoir autre place au monde qu’en face de cette fontaine, que lui et elle. Que nous, et Annecy à vélo.

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Parce que les chiffres parfois m’amusent, en voici: pour ma part j’ai bu 9 litres d’eau, mangé 10 barres de céréales, 4 compotes, 1 pain au raisin, 3 steaks hachés, 1 kilo de féculents, du fromage, 1 délicieuse banane…Fidèle à mon habitude, j’ai fait une bonne vieille hypoglycémie quand même.

On se retrouve le 23 juin pour Lyon-Sète, 340 kilomètres de souffrance et d’aventure, de plaisir et de littérature pour aller au cimetière marin voir Brassens et Paul Valéry.

Je remercie infiniment le magasin Altermove Lyon, pour son soutien et sa patience dans la préparation de mes vélos, ainsi que Supernova lighting system, Hapo G et Abus France, mais aussi tout ceux qui me lisent ou me font lire des merveilles. 

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