Nocturne

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     L’hiver correspond à ma saison des entraînements nocturnes. Moins de temps libre, plus de temps sombre. J’apprécie ces sorties particulièrement mais constate autour de moi une sorte de «double-monde», entre ceux qui osent rouler une fois l’obscurité établie, et l’autre définition du cyclisme qui s’astreint à la lumière naturelle. J’écris ce court billet qui préfigure un chapitre plus long à venir ; il ne sera ici question que «d’entraînements de nuit» et je reviendrai sur les voyages fait la nuit dans un autre article.

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     D’abord, les contraintes temporelles qui régissent nos vies et limitent nos heures de congés sont un prétexte à sortir ses roues dans la nuit. Hors événement d’endurance que l’on étend sur plusieurs jours et nuits, on prend goût à s’entrainer dans le noir surtout lorsqu’on ne peut rouler autrement. J’y ai découvert une sorte de délice, courant après le temps, c’était la solution pour allier deux vies. Au sortir des bibliothèques, un repas enfilé, je me camoufle dans la tenue et pars pour des belles heures de selle. La nuit, aux repères estompés, on a plus de temps à soi, à la concentration douce. C’est calme, palpable. Le jour se fait oublier une fois qu’on a rembobiné dans sa tête la chronologie plusieurs fois. Comme dans un rêve, des choses se distinguent, des petites choses ressurgissent, on est alors l’invité de sa propre conscience. Et puis on se hisse avec une impression d’aller plus vite, plus haut, sans se convaincre: est-on vraiment si véloce? N’est-ce pas le noir qui donne cette impression? Le vent souffle sur les joues, on lâche prise sur la fixité du jour. Le cycliste monte plus facilement, la gravité semble s’alléger. Les kilomètres se font, les lacets se grimpent. Les sensations sont décuplées, les routes se vident de leurs carcasses automobiles et la visibilité du cycliste se fait paradoxalement bien meilleure que de jour. Le jour, nous représentons en effet un élément fuyant et parfois imprévisible, à peine épais et peu visible sur le bas de la route. De nuit, le cycliste est une intensité lumineuse élargie. Des bons phares rivalisent aisément avec ceux des autres motorisés. Ils nous font voir au loin et ils nous rendent une place depuis le bout de la route. La sécurité est presque accrue par rapport au jour où les automobilistes dépassent souvent sans attention. Ici, un énergumène flottant sur l’asphalte en clignotant et en envoyant plusieurs lumières est un ovni au milieu des champs. La nuit, je suis un sapin de Noël enguirlandé, clignotant et réfléchissant, mais je suis vu et apaisé. De plus, c’est le soir tombé que les voitures se lovent dans les garages et que les seuls qui roulent sont des routiers, qui ont souvent l’expérience et la courtoisie de dépasser au large. Je dis souvent, car il m’est arrivé bien sûr des mauvaises expériences, mais le jour j’en ai connu plus encore.

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     La nuit on se retrouve dans une chambre à soi, c’est une exploration parfaite dans laquelle la solitude – renforcée par la perte de repères – est l’occasion d’une visite nouvelle des terres. On devine les panneaux au loin, on joue avec eux. C’est comme si l’on se perdait chez soi. D’ailleurs on s’y perd, hors des parcours de référence, dans les sentiers. Combien de fois me suis-je retrouvé à sourire tout seul ? Combien de fois m’a-t-on entendu m’esclaffer de rire dans la descente de Verdun, tellement la force centrifuge du virage qui n’est ouvert que par le faisceau de mes lampes m’enivrait ? J’ai l’impression que beaucoup de gens se censurent à rouler de nuit. C’est plus dangereux. Je n’ai pas le temps. Je n’ai pas les lampes qu’il faut. Les commerces sont fermés pour se ravitailler…

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     Dans le noir à bicyclette, on apprécie encore plus la gratitude d’une météo clémente en ce mois de février. Il fait doux et la neige ne tient majoritairement pas. La route crépite et on devine la sècheresse des pneus. La pluie se voit la nuit, le reste se ressent majoritairement. Il n’y a que la pluie ou la neige qui apparaissent dans le faisceau des phares. Le vent, la chaleur, tout le reste est invisible dans l’absence de repères sur le monde environnant. La distance entre deux points s’étire, se compresse, on vit à la cadence et au songe. Si on force sur les mollets, c’est afin de mieux s’endormir dans le lit douillet et profond en rentrant, c’est l’affaire de mériter le ciel étoilé. Si on se traîne comme un Sisyphe écrasé sous le poids d’un rocher, c’est parce qu’il nous faut ce temps d’apprentissage des gestes et ces efforts solitaires. Il y a un plaisir assuré dans ces errances sous le poids de la nuit. Après une journée avec ses imprévus et sa sorcellerie du sablier, il est vraiment bon de monter en selle. On peut alors cacher le compteur de sa vue et filer aux sensations, vivant comme jamais. Même si parfois, c’est difficile, et qu’on s’emporte en rêvant de chacun de ses membres baignés dans un été chaud, transpercés de lumière, tandis qu’au dehors le froid s’invite contre les chairs ; c’est la nuit qu’on a le mieux l’impression de s’unir au vent qui nous invite chez lui. Il peut nous sembler que traverser une vallée dure une année, que faire une distance connue dédouble les impressions. Mais ça n’est jamais du temps gâché et c’est dans cet antichambre du jour que le cycliste peut avoir l’impression d’être «enveloppé» par le fil de la route sinueuse.  J’ai inscrit sur ma potence les mots suivants :

« Notre vie est un voyage

Dans l’hiver et dans la Nuit,

Nous cherchons notre passage

Dans le Ciel où rien ne luit. »

 

Ils proviennent de la Chanson des Gardes Suisses que cite Céline dans Voyage au Bout de la Nuit.

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     Conseil aux amateurs : La contrainte de l’obscurité peut être le règne de l’ennui. Il vaut mieux au départ éviter les sorties monotones si l’on est seul, comme les paysages plats entrecoupés de rafales de vent. Mieux vaut plutôt suivre les montagnes dans le noir pour se laisser flotter sur leurs rides et partager « l’hypnose de la pierre » selon les mots de Yves Bonnefoy. Alors il ne me reste qu’à vous souhaiter bonnes routes, et bonnes nuits avec du Bonnefoy, la clé de beaucoup de sorties de nuit dans mon cas qui me permet d’apprécier la singularité de sa présence au monde.

« Tu es seul maintenant malgré ces étoiles,

Le centre est près de toi et loin de toi,

Tu as marché, tu peux marcher, plus rien ne change,

Toujours la même nuit qui ne s’achève pas.

Et vois, tu es déjà séparé de toi-même,

Toujours ce même cri, mais tu ne l’entends pas,

Es-tu celui qui meurt, toi qui n’as plus d’angoisse,
Es-tu même perdu, toi qui ne cherche pas ? »

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Bonnes routes et à la semaine prochaine,

 

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2 thoughts on “Nocturne

  1. Bon j’avais écrit un long commentaire pour dire que moi aussi j’adore rouler de nuit mais comme l’informatique c’est magique eh ben il a disparu. Tant pis. Enfin, je retiens aussi la faune plus présente, le ciel étoilé comme jamais, et surtout le jour qui se finit par se lever, presque par surprise, sur un paysage étrange et différent de celui sur lequel la nuit était tombée.

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