Ouvrir les yeux: l’endurance et le contact

DSCF8699.JPGLe plus fascinant dans l’exploration de l’endurance d’un corps est sa faculté à dépasser la fatigue et la douleur, à s’harmoniser avec l’univers l’environnant. Lorsqu’on s’épuise, il y a ce moment de flottement où l’esprit s’embourbe comme dans du rêve, perdant les repères, où le corps éreinté semble ne plus avoir de force à libérer, comme vidé. C’est un cycle, l’effort est un contraste.

Pendant quelques instants qui paraissent interminables, bien qu’ils ne durent qu’une heure ou à peine plusieurs, on a l’impression que toutes les douleurs sont amplifiées, que le corps est plus que jamais en contact avec un monde qui l’agresse. Les jambes craquent. Les yeux brûlent. La nuque tiraille. Chaque partie du corps se révèle dans son potentiel souffrant : de l’orteil gauche que l’on ne sent plus, aux mâchoires qui n’osent plus broyer. Il y a une plongée vers les phases où chaque articulations se vouent avec passions à des tendinites déchirantes, le corps à l’essoufflement qui parfois se prolonge. Il fait une chaleur d’étuve, il fait un froid glaciaire. Plus rien ne semble favorable à un prolongement de l’effort – tout indique à l’esprit lucide qu’il est venu le moment de mettre le pied à terre, de s’allonger, de rentrer chez soi en dormant dans l’arrière d’une voiture sous des couvertures épaisses. Et puis le moment arrive où on a suffisamment aidé son corps, tant bien que mal dans la profondeur. On lui a donné à boire, beaucoup, par petites gorgées qui réchauffent quand il fait froid au dehors, qui apaisent et rafraîchissent quand il fait chaud, on l’a chéri, on l’a motivé avec les deux piliers que sont l’estomac et le cerveau. À l’évidence, il faut s’arrêter. Des éléments apparaissent comme des indices qui poussent la décision de mettre fin à l’aventure : la pluie s’acharne, la nuit égare comme dans une plaine sans fin celui qui veut s’évader.

img_20160612_091644Ça n’est ni le courage ni la démesure, ni la grandeur exceptionnelle ni le dopage qui font aller au-delà du possible. C’est avant tout la curiosité, les amitiés et une certaine candeur naïve qui conviennent à dire : « je peux le faire ». C’est de savoir que la route se déroule sous tes pieds, que les paysages te récompensent chaque seconde, que tes amis te font rire plus que jamais. Chaque fois, des surprises font relancer la foulée, replaquer les membres en un coup de pédale. Alors on procède par décomposition. « Encore cette montée », « Allez je fais des grands pas », inévitablement le corps qui ne semble plus avoir les ressources, qui est plongé plus loin dans ses capacités qu’on ne l’aurait jamais accepté si nous étions simplement restés dans un canapé, avec les gens de notre quotidien avec qu’il fait si bon vivre, repart avec une énergie insoupçonnée. Comme d’un masochisme on s’est imposé une exploration – celle le temps d’une nuit, d’une journée, d’une semaine ou d’un continent – qui fait de nous un aventurier de notre propre vie. Le corps a faim : on ne trouve plus rien à manger dans les sacoches, les dernières gouttes d’eau sont aspirées. Le corps a froid : tout est déjà enfilé. Le corps veut son sommeil : il faudra se contenter d’une petite sieste.

Et chaque fois pourtant une surprise parvient à l’esprit, qui se réveille de ses hallucinations en découvrant qu’il n’a plus, depuis quelques instants, pris en considération l’évanouissement de la douleur. On s’habitue à la souffrance ? Non, elle passe sans prévenir avant de revenir. Le corps s’est acharné à envoyer des messages des endroits qui le faisaient souffrir : l’esprit a pris le dessus. Il tait momentanément les signaux et la formidable expérience des connections s’établit. C’est dans cet instant précis que, comme par contraste, le corps épuisé aspire dans la beauté des paysages immuables l’énergie qu’il lui faut pour repartir, se lie dans une expérience nouvelle avec un corps que l’on se plaît a oublier trop souvent, bien occupés dans nos préoccupations. C’est le moment généralement où l’on remarque mieux que jamais tout ce qui fait la beauté du monde : l’écorce d’un arbre, créée à la perfection, le bruit d’un ruisseau et le souffle de fraicheur en son sein, là où naît la soupe de la source qui s’évente. C’est le moment où l’on pleure de rire, assis à une frontière espagnole avec des compagnons d’aventures. C’est le moment où l’on s’arrête devant les dunes et qu’on rigole de la pluie qui arrive, enfin, rafraichissant bientôt un corps crevassé par la course sous le soleil de Juillet. Comme par surprise, on se voit souriant cavaler le long d’une montagne qui nous paraissait immense et inattaquable. Parce que c’est possible, parce que ça fait du bien, parce que c’est ça la vie et la liberté retrouvée. C’est là le délice d’une exploration d’endurance : elle prouve au corps ce qu’il est capable d’achever, elle prouve aux yeux ce qu’ils sont capable de regarder et d’apprécier, mais plus que tout encore, elle met en pause un cadre temporel et spatial qui est incrémenté dans nos vies, elle le met en pause pour relier à nos yeux, concrètement, une monde immense qui lutte pour ne pas se faire oublier dans des futilités.

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À la lecture de ces lignes se dégage une souffrance que j’exacerbe parfois dans l’intensité de l’effort. Pourtant, nous sommes l’inverse opposés des martyrs: nous prenons du “plaisir brut de béton armé”, pour citer les mots de L’ode à la liberté. À cela s’ajoute le fait que nous avons la chance de pouvoir ôter le carcan des performances: nous ne vivons pas d’exploits sportifs, tout ceci est bien secondaire après les joies et les enrichissements que nous tirons des voyages. Il semblerait en effet que les aventures à vélo soient les plus grands moments de plaisirs que j’ai connu en voyage. Quelle sensation de découvrir une ville, une chaîne de montagnes, un monde à vélo!

Les journées les plus difficiles ne sont jamais déplaisantes, car toujours il y a ces rencontres. Je voudrai l’illustrer par le col du Béal, que je grimpais après une longue journée de routes de graviers (Randonnées: l’appel de la forêt livradoise) loin derrière une femme à qui je dois beaucoup, Ely. J’étais vidé et tombais presque dans une lutte qui ne prend plus de sens tant la peine occultait à chaque mètre un peu plus le plaisir. Les pattes cassées, le souffle irrégulier. Pourtant, au beau milieu du vent d’altitude et de la déclivité écrasante pour ma mince préparation, j’étais sur le point de m’arrêter quand j’ai vu des animaux élégants me regarder. Ça et là des chevreuils vinrent à l’orée de la route, puis se sauvèrent en galopant. Ils m’ouvraient la voie en se retournant parfois. Le sommet m’attendait et avec lui le plaisir démesuré d’avoir réussi à mon allure quelque chose dont je me sentais incapable. Le vélo ouvre les coeurs, rapproche les regards d’un monde qu’on ne sait jamais aussi bien apprécier que dans la liaison du corps avec les paysages que sa sueur fait primer. 

Ce jour-là, aucune notion de performance ne me guidait. Mon compteur avait filé sur le vélo de ma coéquipière pour l’aider à reconnaître avec des chiffres ce col hors-catégories avant ses courses pour la Rando les Copains, et j’étais loin derrière. J’essayais de reconnaître les fleurs particulières en bord de route, comme elle m’a apprit à les voir, et je mis de longues minutes de plus qu’elle. En haut: ils commençaient à s’inquiéter. J’aurai pu me dire que c’était une mauvaise journée, que j’étais fatigué et frigorifié par les airs de l’altitude. Le col du Béal reste un magnifique souvenir qui justifie les longues distances à vélo, mais aussi tout simplement les évasions. Et si ces rencontres avec les animaux ne sont pas des moindres, je ne pourrai dire combien de foyers et d’amis je me suis fait, parfois sous le coup de la détresse ou du hasard, au détour d’une route, en cherchant à dormir, par l’intermédiaire de ces écrits. À dix neuf ans, je ne cesse de m’en étonner quand des amis me soutiennent alors que de nombreuses différences nous séparent. Je reste le jeunot, “la bocca”, qui raconte avec mes mots ce qu’ils vivent parfois sur leur vélo, et que je partage déjà avec eux.

Monter sur un vélo ne veut en rien dire qu’il faut rouler à une allure insoutenable pendant des kilomètres interminables. La clé de la longue distance est d’ailleurs la base inverse – surtout pour un jeune gamin aussi peu expérimenté que moi. Si toutes les erreurs se paient, comme en mer ou dans l’alpinisme dans lesquels l’environnement impose toujours sa loi aux hommes qui croient le braver sans humilité, ce qui fait la grande beauté de l’aventure c’est les découvertes qu’elle implique, les enseignements qu’elle offre, et le recul qu’elle autorise enfin. Les petits plaisirs quotidiens des plus sommaires comme la sensation enveloppante et confortable d’un lit moelleux après des heures et des heures de route apparaissent comme des bonheurs des plus précieux, au même titre sur la seule évocation du flot d’eau, chaud et fascinant, que projette la douche sur la peau, se réglant contrairement à la pluie au degré près en un simple mouvement de poignet.

C’est pour ces raisons que monter sur un vélo doit être incompatible au dopage ou à la rationalisation extrême de la performance. Mais peu importent vos motivations! De la remise en forme à la volonté de voyager, du vélotaf au brevet, il est magnifique d’être aussi libre que sur une bicyclette…

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3 thoughts on “Ouvrir les yeux: l’endurance et le contact

  1. “Ça n’est ni le courage ni la démesure, ni la grandeur exceptionnelle ni le dopage qui font aller au-delà du possible. C’est avant tout la curiosité…”
    Ce jeune Jean-Acier a été un peu trop vite surnommé “la boca”. Et pour cause, il a tout d’un pionnier !

  2. Jean-Acier a la chance de découvrir à 20 ans ce que certains d’entre nous n’ont découvert que beaucoup plus tard… avec parfois l’idée ou la peur que ce ne soit “un peu tard”. Profite d’avoir pris de l’avance !

  3. Magnifiquement écrit. J’apprécie d’autant plus que pour ma part, je ne sais pas parler de cette “souffrance” que l’on éprouve parfois car rien n’est jamais simple. Lorsque je décris ce que je ressens sur un vélo, mon esprit occulte les passages difficiles et ne retient que le bonheur de ces moments d’extrême liberté que nous offre cette pratique à la frontière du cyclosport et du cyclotourisme, cette fameuse 3e voie après laquelle je cours, ou plutôt après laquelle je pédale, et que je pense avoir enfin trouver à travers notamment des “épreuves” telles que la série des Born To Ride car oui, le vélo autrement ça existe et c’est tant mieux.

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