Poétique du couple homme / machine

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Il est sept heures du matin, mes cales s’enclenchent dans les pédales automatiques de mon vélo, ce geste semble être l’amorce de ma sortie.

Lorsque le réveil a sonné, j’étais déjà douché. Était-ce l’excitation ? Le besoin d’une fuite ? Ah… Ces matins à vélo : ils sont précieux et rares, tout en étant nombreux. Si ces matins de liberté me sont si chers, si chaque belle sortie reste gravée, ou si chaque veille me remet dans la peau d’un petit garçon qui appréhende sa rentrée, c’est parce que avec la machine, je fais un double voyage. On fait un double voyage, nous autres, cyclistes : le monde rencontre mon monde. Les deux d’une voix, d’un coup, comme brutalement représentés l’un à l’autre après des jours de séparation et de cloisonnement.

L’hésitation me gagne souvent. Faut-il fuir dans les bois, ou bien partir explorer la fourmilière sur les routes au dehors ? Faut-il se déconnecter de tout, soit redevenir libre et seul, quitter son époque pour admirer la nature, ses paysages, et surtout ses sensations simples ; ou bien alors au contraire, faut-il partir à la rencontre des gens, croiser les œuvres de notre monde urbanisé, et manger dans des troquets en regardant passer les voitures comme des chiens?

Au fond, qu’est-ce que ça change ? Qu’est ce que ça change que l’odeur soit celle des herbes humides, du sol boueux, puis qu’elle soit aussi chargée du parfum de l’asphalte, ou de celui des blés en été ?

L’important, c’est que toute la journée, le pédalage fait avancer la machine de l’homme. Lui pendant ce temps, lui, il pense. Il pense à la personne qu’il aime, au monde, et il pense à la jointure entre son monde et le monde. C’est en l’homme que le vélo peut faire débarquer une grande marée d’émotions par ce simple mouvement répétitif, et pourtant si différent, si complexe à chaque fois qu’est celui du pédalage. Je me souviens qu’aux haltes on se vidait, puis on faisait le plein des bidons à nouveau, et si nous étions hâtifs de remonter sur les vélos , relançant d’un coup de rein le cliquetis de la chaîne, le bourdonnement des pneus sur le sol,si luttant parfois même contre les jambes endolories, nous remontions tout de même à vélo,  c’est que nous avions besoin de voir ces paysages défiler autour de nous. Le souffle haletait, nous ne pouvions plus nous souvenir pourquoi nous nous étions embarqués ici, mais à chaque fois en passant devant des plaines magnifiques, et des sommets de montagne à se plier le cou pour en voir la cime : tout redevenait limpide. Ce n’est pas une drogue, c’est un pouvoir.

À gauche, à droite, autour de nous, des enclos et du bétail nous regardait passer : ils dormaient à moitié, l’œil vague et le menton bas. Nous étions libres, mais pas eux.

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Aussi le soir tombant, on entrait dans du rêve. Les villages se reposaient dès la journée terminée, étendant de par leurs trottoirs vides, leurs membres, comme nous même nous rêvions d’étendre nos corps fourbus. Le silence alors gagnait les alentours, et personne dans le peloton n’osait parler. Juste nos vélos en mouvement, et le bruit régulier du ballet mécanique de nos transmissions.

Les forêts aussi se dévoilaient, se mettant à vibrer, craquer, et renaissant dans leur vraie forme sauvage en même temps que l’ombre les noyait. Que ce soit en glissant en leur sein avec des crampons sur les pneus, ou en taillant la route avec pneus fins, j’ai compris que comme l’homme, le monde avait son équilibre.

Pourquoi aller à Paris sur un vélo en moins de deux jours depuis Lyon ? Parce que c’est possible. Et parce que quand je débarquerai à Paris, ou à Lille, ou à Annecy, ou n’importe où dans le monde, je leur dirai que la machine peut avec l’homme former un couple poétique. Quittant son rôle d’outil, pour celui de l’ami qui vous fait faire des rencontres. Oui de cet ami qui peut vous faire souffrir certains jours, mais surtout de celui qui peut vous faire rire tant d’autres.

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