Proust et les entraînements tant aimés

     La liberté enfin retrouvée, j’échange aux plaisirs des concours la douceur de rouler au soleil à bon rythme. Le temps qui n’impose plus rien, la simplicité de déposer l’armure de l’hiver et de rouler la peau à l’air, sur des routes à vouloir embrasser le ciel.

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     C’était le chemin de la liberté ce samedi, avec Vance Joy, Roberto Cacciapaglia ou Maxence Cyrin et bien d’autres dans les oreilles. C’était le chemin de l’été ce samedi, contre les vents et avec le sourire, qui conduisait tout seul jusqu’à chez toi. Dans les virages la pluie avait réveillée les odeurs de fleurs. Dans les descentes elle faisait ronronner les pneus. La route d’un col était fermée aux voitures, le salut du cycliste: jusqu’à combien ça peut monter, au compteur?

     Il y avait Proust le long des haies d’aubépines, nombreuses ici. Il y avait Ampère, dans ses terres jusqu’à Poleymieux. Et ce lundi, ce sera pareil tu penses? Des kilomètres lumineux, des bidons remplis à la va-vite au bord de la route avant de repartir en sautant sur le vélo. Et cette sensation, arrivé au sommet, de filer à travers les vapeurs d’eau, de s’arrêter manger à côté des vaches qui admirent, elles aussi, la vallée.

Je trouvai le chemin tout bourdonnant de l’odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir. Leur parfum s’étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j’eusse été devant l’autel de la Vierge et les fleurs, ainsi parées, tenaient chacune, d’un air distrait, son étincelant bouquet d’étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qu’à l’église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s’épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. Combien naïves et paysannes, en comparaison, sembleraient les églantines qui, dans quelques semaines, monteraient, elles aussi, en plein soleil, le même chemin rustique en la soie unie de leur corsage rougissant qu’un souffle défait. Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à perdre, à retrouver leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme qui jetait leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles m’offraient indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable, mais sans me le laisser approfondir davantage, comme ces mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret.”
Marcel Proust, Du côté de chez Swann

     C’était à hurler de joie. Je les connaissais pourtant ces routes, mais cette fois la saison florissante et l’atmosphère radieuse avaient l’air aussi heureuses que moi.

À très très vite sur les routes.

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