Randonnées: l’appel de la forêt livradoise

DSCF8661     Il fait nuit. Une nuit claire, très claire, presque le jour – la pleine lune de ça et là ouvre le paysage, tant et si bien que ma lampe est enclenchée toute la sortie sur le mode le plus faible. Je n’ai pas de moyeu dynamo, pour une fois, et c’est justifié ce soir. Le faisceau est maigre, je défile dans les virages un à un sous la force centrifuge de mon vélo chargé. Il y avait deux gros cols pour venir jusqu’ici : le col des Limites, et le col de la Croix de l’Homme mort. Tout est dit.

      Il m’en reste deux : Baracuchet et Pradeaux, ils ont l’air plus accueillants mais sont hauts et méconnus pour l’instant. Il est pas loin de 22h00, c’est la nuit des sapins. À gauche comme à droite, des montagnes et des pics, des vallées torrentielles et des devers à s’en donner le vertige. Il fait nuit, l’atmosphère est étrange. Bruits d’animaux, vent froid, beauté impassible. Je pédale ici : des cols, tout seul, en pleine nuit et à des heures de chez soi. Des arbres si nombreux qu’ils forment une mer avec ses vagues et ses courants de couleurs différentes. Je ne sais que vaguement où je dois aller: au bout de la D996, Ambert. Mais on en est où ? Des heures pleines se sont écoulées depuis Lyon. La nuit estompe progressivement les repères, je suis les lignes blanches peintes sur la route en zigzaguant au cœur des arbres. Je n’ai pas croisé de voiture depuis deux heures. Après Saint-Étienne, j’ai pris plein Ouest puis je suis remonté au Nord, Nord Ouest. Le Livradois est asphalté de délice, pas un nid de poule, pas une aspérité – ça roule. J’ai bien eu des sentiers d’exploitation pour venir ici, c’était plus une coquetterie qu’une nécessité. À quelques lacets au milieu de nulle part, je passe le col de Baracuchet. Suis-je encore loin ? J’ouvre le smartphone : aucun réseau, même pas d’itinérance. Personne. La solitude ici est complète. C’est à la fois inquiétant, ayant toujours grandi dans le tumulte des villes, et profondément apaisant. Un tout petit homme au milieu des arbres. Tant qu’il n’arrive rien que je ne peux pas gérer seul, c’est grandiose.

     Par la suite, il a fait de plus en plus froid et le cliquet de la roue libre est devenu chaque minute un peu plus insupportable : il fallait alors garder les jambes mobiles, la peau nue et transpirante par ce froid anesthésiant les muscles. Il faisait quelques degrés à 1300 mètres. J’ai allumé la frontale, regardé la carte, cherché un repère : au loin là bas entre les pentes forestières, une antenne qui se dérobe sous la lune énorme. Sur la carte, il est inscrit comme le point de vue de Pradeaux. Si je m’en approche, alors il reste douze kilomètres d’une descente très plongeante qui m’emmène jusqu’à Ambert. À mi-chemin, Saint-Martin-des-Olmes. Elyasmina devrait être arrivée avant moi dans l’auberge où nous avons réservé pour la nuit.

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     Je me suis régalé de toute cette beauté, l’impression d’être dans les Rocheuses m’enivrant. J’étais là, béat et gelé, pendant que les virages défilaient. Il s’agissait de penser à autre chose qu’au froid, de penser autrement qu’en envisageant le pire. Déjà, au milieu de nulle part, est apparue l’auberge. Ma coéquipière est arrivé quelques instants après. Douche chaude, lit moelleux et demain petit déjeuner copieux – je m’endors serein dans ma chambre. Breum.

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    Le samedi tout s’est passé très vite. Tout sauf les deux repas – petit déjeuner et dîner en fait. La tenancière de l’auberge nous a apporté les victuailles une à une, avec la gentillesse patiente des locaux. Autour de midi nous grimpions toujours les premiers cols de graviers, enchaînant les routes qui sont entrecoupées de ruisseaux et les chemins ensoleillés au milieu des forêts. Nous sommes ici pour rouler à deux, histoire de peaufiner les réglages avant d’aller en Espagne, et pour reconnaître les épreuves du Concours des Machines. On discutait à tout va. Quelle taille de pneu pour l’épreuve ? Quelle configuration de transmission ? Toujours, le soleil s’étendait sereinement sur la nature ronronnante. Les montagnes se plaisaient à bomber le torse face à la rumeur de nos roues. Le gravier était tamisé, doux. Des champs et des vieilles fermes, des églises aux clochers trapus apparaissent au milieu d’un nuage de poussière. Autour de quatorze heure, guidés par la faim, on s’est dégotté un gros sandwich et on a fait le point sur les cartes ; l’ensemble de l’épreuve étant très mal balisé, c’était majoritairement à l’instinct et avec le peu d’informations que l’on avait que nous nous sommes dirigés. À l’intérieur de la salle où nous mangions, un gros chien de berger blanc se couchait sous l’appui de fenêtre tandis qu’au loin, le fils de l’aubergiste jouait du tracteur tondeuse en sifflotant. Autour d’une bière, Elyasmina prévoit ses prochaines reconnaissances. L’après midi s’achève dans un lit de rivière, après avoir perdu sur 300 mètres la trace du sentier de gravier, et ayant fait fausse route, nous nous somme retrouvés dans un large fossé limoneux avant de pouvoir, tout crottés mais souriants, reprendre une portion de route jusqu’à l’auberge.

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     En fin d’après midi, quelques courses et un bon nettoyage des vélos nous donnent envie de repartir, cette fois pour de la route. En selle, nous visons droit vers le col du Béal, où une reconnaissance de ce col Hors-Catégorie s’impose. La montée dure plus de dix longs kilomètres, raides, j’aurai du manger plus consistant… Ma coéquipière file, remontée à bloc, et comme un métronome grimpe sans difficulté la pente. Je peine, je lutte. Je n’ai pas mangé de repas chaud depuis la veille vers 15 heures, et j’en tire des conséquences qui m’achèvent. Il s’agit de ne pas trouver d’excuse, dans quelques jours sur la route d’Espagne, je ne pourrai pas faire autrement que de continuer de pédaler. J’ai donné mon compteur à Ely pour quelle ait des infos pendant sa grimpe, moi je suis donc à l’aveugle. Ni cadence, ni rythme cardiaque, juste le vent dans les arbres. Je pense à autre chose, en l’occurrence, je m’amuse à essayer de grimper à l’allure des chevreuils qui courent à droite de la route. Dans un dernier effort, j’arrive tout heureux en haut du Béal. Le panorama est splendide. Il est 21 heures, nous avons beaucoup de kilomètres dans les pattes et quelques bornes de cols sont passées à notre droite. Il fait presque nuit, c’est calme et pourtant le vent qui nous poussait presque nous empêche de rester bien longtemps là-haut.

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     On entame la redescente. Une bonne heure plus tard, un steak frite dans une brasserie de routiers nous requinque. Mon corps récupère quelques degrés, les yeux cessent de picoter. Demain, une longue route nous attends et sur le chemin jusqu’à Saint-Martin-des-Olmes, je m’amuse à contempler le paysage. Ça ne fait aucun doute. Jack London se serait senti bien ici, c’est un peu nos Rocheuses françaises: c’est la nature plongeant dans l’appel de la forêt chacun des êtres de la chaîne alimentaire. Sauvage, aventurière, fascinante, foisonnante – impassible, aussi, et pourtant terriblement gigotante.

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     Le lendemain matin, la route s’ouvre sans douleur. Il risque alors de pleuvoir, mais la vallée par la fenêtre de l’auberge nous donne des fourmis dans les jambes. La nuit fut salvatrice, réparatrice et brève. De ce côté là, c’est bon signe pour la suite. Nous prenons la route pour quelques cols, grimpés entre les moutons échappés et les gouttes d’eau, en se riant des chiffres : comment des panneaux indiquant l’inclinaison peuvent être aussi faux ? Ceux qui indiquent des kilomètres à 11 % d’inclinaisons, sont en fait des vagues faux plats et vice-verça, ce qui indiquent du 4% traduisent une pente à 12. Elyasmina grimpe derrière et je file devant dans le deuxième col du jour, elle m’avait donné la veille des conseils pour mieux grimper qui ont l’air de très bien marcher pour moi. Ceci dit, il n’y a pas lieu de s’emballer : à chaque lacet je peux voir que nous grimpons au même rythme, elle n’est qu’à 500 mètres de moi au plus éloigné. Elle en a dans le coffre, la mamie. Qu’est-ce que c’est agréable, d’apprendre des choses. Chargé, on double un cycliste qui profite de son dimanche malgré la pluie. On cavale rapidement jusqu’à Montbrison.

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     Quand la grêle arrive, on se fait fouetter par les intempéries et la vitesse. Décidément, on aura eu absolument toutes les conditions météo ce week-end ! Après un repas je salue mon amie et on reprend chacun notre route. Elle file droit vers le Beaujolais et moi je prends plein Ouest sur Lyon. On se revoit vite, mais cette fois pour mille kilomètres. Trois longues heures de pluie me séparent de la capitale gauloise, pourtant, arrivé à Saint-Bel, c’est déjà la maison : mes routes d’entraînement m’accueillent, détrempées et glissantes. Mon vélo, malmené par la boue, les cols successifs, les pistes au terrains cassants, ne freine plus qu’à peine. Arrivé sous la douche, j’y repense une dernière fois : la longue distance désormais, ce sera avec freins à disques. Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi j’ai tant apprécié ce week-end. Pourquoi je suis attaché à mes souvenirs d’enfants de Croc-blanc.

  Des routes parmi les plus belles que j’ai roulées, une camarade bonne vivante et érudite, une météo variée et des conversations littéraires au milieu d’un vague besoin de performance… J’espère que ces mots l’ont bien transcrit : je retournerai en Livradois-Forez.

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2 thoughts on “Randonnées: l’appel de la forêt livradoise

  1. Joli!
    Les pradeaux, mon premier col seul sur un Peugeot trop grand,
    les forèts et le plateau infini la haut.
    Les champs de narcisses à cette époque,
    qui saturent les sens dans la voiture du retour.
    Jack London aussi comme inspiration quelques années avant.
    Le froid jamais loin,
    les nuits en été,
    le jour en hiver,
    menaçant quand on perd ses repères dans la tempète.
    Merci pour la visite

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