Récit d’une confluence cycliste

Samedi 30 Avril. Les chemins mènent à Lyon, depuis Genève, Orange, Clermont-Ferrand, et Dijon. Depuis Dijon, nous partîmes trois mille mais par de prompts écarts, nous arrivâmes cinq cents. Genèse et récit de cette journée.

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     23H00 Le premier challenge consiste à s’endormir, après la veillée d’armes. Des hommes de cœur aux grands auteurs, des discussions sur le film Les Combattants aux pâtes au pesto, il faut déjà se coucher tôt. Les vélos dorment eux aussi, sur le balcon, se tenant compagnie les uns aux autres. On recherche des explications aux intérêts sociologiques des livraisons de repas à vélo, on s’amuse en croquant dans de la saucisse de Morteau. Quelques bières. «Débauche soudaine de rire et de digestion. C’était dormir que je désirais impérieusement.» disait Bardamu en arrivant à New York. Rideau.

     Pied à terre. – 4H45. Le deuxième challenge consiste à sortir du lit. Les heures se sont toutes affichés à l’écran. Il y en a eu cinq. Trop peu mais pourtant c’est assez pour irriter l’impatience. La délicieuse excitation de rejoindre la place de la Libération nous mets en jambe et après les douches, direction les premières victuailles du jour: cafés, fruits, tout ce qui traîne jusqu’au pain d’épice. Ce sera le carburant pour les premières heures. Dans ces moments là, on est le commis gommé de sa propre consommation, comme un Range Rover qui doit lui même remplir son réservoir, alors qu’il crame l’essence au cours de la route comme un brûleur. Arrivé à l’hémicycle de la libération, les gens affluent de tous les côtés, on parie sur d’où les prochains débouleront alors que quelques minutes avant nous étions entre nous, « nous », les mêmes qui ont partagés plus tôt l’appartement. La place de la libération s’éclaircit tandis qu’un gigantesque jeu de quilles chaque fois plus nombreuses s’opère.

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     Cadence initiale. – 6H25. C’était déjà le départ, nous filâmes à seize. D’abord, par un couloir départemental, à belle allure, nous allions souriants et décisifs vers Seurre. Du monde, partout, cyclistes allemands, parisiens, lyonnais et dijonnais roulent chargés d’euphorie. Aussi, on congestionne les voitures sur la route mais on est imposants de par nos cadences. On se rit des moyennes et chacun commence sa gestion de l’effort. Épaulé par Paoletti, à peine la fine équipe du National Moutarde Crit séparée, les relais se font et on trace la route. Les paysages sont beaux, griffés de signatures locales.

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     Relais.  – 9H30. Paoletti. Derrière un mythe, Eddy 73, on ne flanche plus. La route a été avalée par le peloton, on a beaucoup d’avance sur les autres mais la question n’est pas là. Ce qui fait plaisir c’est que personne ne souffre, c’est que tout le monde glisse dans la fluidité du pédalage. Comme dans un rêve, comme lovés dans le vent, on se cache dans l’aspiration aérienne de celui de devant. Il fait chaque heure plus chaud, les odeurs des champs coulent éparses dans le ciel bleu. À la première pause s’impose le premier ravitaillement. Le Range Rover appelle, pas le choix : on rajoute des jerricans de nourriture indispensables aux kilomètres à venir, et les bidons à ras-bord, on discute. C’est les arcades de Louhans. Pains au chocolats, tartelettes, cafés – chacun y va du sien.

     “Il reste cinq kilomètres”. – 12H10. Tout le monde se souviendra, j’en suis sûr, du métronome presque irritant de Manu qui nous conduit galamment jusqu’à chez lui. Il reste « encore cinq kilomètres ! » devient la maxime d’une torture pour certains. Cinq kilomètres annoncés qui en durent vingt. Les loups derrière moi sont affamés, certains essaient de rester léger, ça passe. Arrivé dans son jardin, après une demi-heure imprévue, l’herbe moelleuse et les chaises nous rendent le sourire – merci de l’invitation, l’ami. On picore encore tout ce qui traîne. Sandwich-baguette, Orangina, du jambon italien qui évoque le Giro et ses cols mythiques pour le néophyte que je suis. Premières gouttes annonciatrices de longs kilomètres à venir. Il en reste plus de cinquante, nous ne sommes qu’à Bourg-en-Bresse. Le ciel assombri se laisse regarder mais attend toujours de s’offrir à nous.

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    L’épanchement céleste. – 15H00. Les photos et les voix se sont tues sous la pluie, remplacées par les gommes fricotant avec l’asphalte détrempé. On est en comité restreint, les uns nous quittèrent avant Maçon, les autres avant Joyeux. C’est mes routes d’entraînement, mes jambes sont en pilote automatique mais la pluie en calme certains et il nous faut lever le pied. Christopher, souriant, nous rappelle à tous combien cette journée est une réussite. La pluie n’érode pas les réussites, le train continue à rouler. J’entends derrière moi Eddy, que j’ai fatigué de mes errances, mais en doyen amical qui me lance des « Allez Boonen, en danseuse ». Ça y est, il me reconnaît comme flandrien ! Prestige, je repars en trombe. Le Cinelli d’Edgar craque de partout comme ses genoux s’éliment, Jean-Baptiste commence à revoir ses envies de kilomètres à la baisse. Le dur commence ici.

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     Arrivée – 15H53 La traversée des trouées caillouteuses puis les sentiers de halages après ça en a définitivement brisé certains. On avait pas les vélos pour sortir des routes, mais très vite c’est fini et le revêtement se glisse à nouveau sous nos pédales. On a transpercé comme la pluie des paysages magnifiques, faits de virages happés de verdure. Les plus en forme ont vidés leurs derniers bidons, les autres ont contemplé le vélo se tâcher de boue. Après les quais du Rhône, les gens nous regardent incrédules dans le parvis du musée. Boueux et exténués, on est déjà arrivés à Confluence – 12 minutes après le premier groupe de Orange, mais beaucoup de kilomètres en plus. Certains sont amusés des performances, d’autres sont rincés et attendent les douches et collations salvatrices. On attend Genève, puis Clermont-Ferrand qui a bravé la neige.

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Les photos s’égrainent, les autocollants de finishers se distribuent. Réunis, nombreux réalisent seulement à cet instant que la Confluence ne faisait que commencer – on l’avait fait, maintenant place à la fraternité de verres de bières et de pizzas des pizzas partagées, au chaud dans un restaurant entre amis du jour. On fait la focale sur les récits des uns – Chilkoot en effet, c’est le savant mélange entre les pionniers qui ont traversé des continents pour trouver aventure, sérénité et découverte, et des routiers qui mettent un peu de côté la performance pour la convivialité. Ce soir-là, à côté de Chilkoot, Manivelle, de Café du Cycliste, de Vélosphe et de Victoire Cycles, Henri Desgrange était attablé avec nous : le vélo, « instrument aux bienfaits sociaux » nous faisait faire des belles rencontres de tous les districts. Plus encore, « le tour idéal » avait été fini par tous les coureurs qui avaient prévus d’aller jusqu’à Lyon. Ces sourires sur les visages fatigués, ces « merci, je ne pensais jamais le faire en entier » ou bien les bribes d’instants partagés qui ressurgissent font espérer que ça n’était que le premier Brevet d’une longue série.

Tour de France 1903

     La légende dit que notre équipe, de Dijon à Lyon, a remporté le pignon d’Or Victoire Cycles pour avoir été aussi bien la plus nombreuse que la plus grosse rouleuse mais ça c’est la légende qui dément la vraie histoire : on s’est suivis, chacun connaissait bien son bout, et personne n’a su égaler le furieux tri-athlète barbu, arrivé en solo bien avant tout le monde mais notre essentiel n’est pas là. Du fond du cœur j’espère que les participants se sont tous amusés, même si j’en ai eu beaucoup de confirmations. Je vous remercie profondément d’avoir fait de cette première un succès, voici quelques mots que vous avez rendu possible.

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